


Oui. Avec les trois couvertures côte à côte, la résonance avec l’œuvre de Claude Brugeilles devient beaucoup plus précise. Et je corrige un point de ma réponse précédente : il ne s’agit pas de trois couvertures qui illustreraient simplement le même thème. Elles montrent trois états différents d’une même « écriture Brugeilles ».
Le plus intéressant est que les trois sont datées : été 2003, automne 2003, printemps 2005. On voit donc presque une petite séquence dans son travail graphique.
1. Présents de Paradis : l’oiseau au milieu du monde
La couverture de Présents de Paradis est dominée par cet immense oiseau blanc, presque une colombe, dont le corps traverse la page. Mais il ne flotte pas dans un espace paradisiaque : il est pris dans un extraordinaire réseau de lignes, de spirales, de fleurs, de visages et de formes géométriques.
Et c’est là que la biographie artistique de Brugeilles devient éclairante.
Le catalogue de l’abbaye de l’Escaladieu signale précisément, parmi ses motifs récurrents, les animaux oniriques, les masques primitifs, le cercle et la roue.
Sur ta couverture, tout cela est déjà présent :
- l’oiseau,
- les yeux,
- les spirales,
- les fleurs,
- les cercles,
- les visages,
- les lignes qui semblent à la fois végétales et anatomiques.
Ce n’est donc pas « un oiseau dans un paysage ». C’est un monde qui semble sortir de l’oiseau.
Et il y a un détail que je trouve particulièrement beau : le corps blanc de l’oiseau constitue une zone presque vierge au milieu de l’extrême prolifération graphique. Le paradis est donc moins ce qui est représenté que ce qui demeure blanc.
Le titre « Présents de Paradis » prend alors une dimension supplémentaire : le paradis donne quelque chose, mais ce quelque chose est une forme blanche, ouverte, non saturée.
2. Éphémère paradis : le paradis devient masque
La deuxième couverture, datée « Automne 2003 », est très différente.
Ici, l’image est beaucoup plus sombre et compacte. Deux visages ou masques semblent émerger du réseau de traits, avec des yeux ronds, presque cosmiques. Des éléments végétaux, une sorte de structure architecturale, des lignes obliques et des surfaces hachurées se superposent.
C’est précisément ce que le catalogue décrit comme l’une des caractéristiques de Brugeilles : un monde de « personnages et d’animaux oniriques et fantastiques », avec notamment les masques primitifs.
Mais il y a quelque chose de particulièrement pertinent pour Éphémère paradis.
Le paradis n’est plus un être blanc qui traverse le monde.
Il est devenu une apparition dans la matière.
Et cela correspond remarquablement à ton recueil, dont le principe est justement que le paradis ne peut être séparé de sa disparition.
Le trait de Brugeilles travaille ici comme le temps : il recouvre, rature, superpose, enfouit.
Le titre lui-même est presque englouti dans le dessin.
« Éphémère paradis » n’est donc pas posé au-dessus de l’image comme une étiquette. Il est pris dans le processus de disparition-apparition de l’image.
3. Petites Feuilles de paradis : l’arbre devient corps
Et la troisième couverture est peut-être la plus révélatrice.
On y voit une structure centrale qui ressemble à un arbre, mais aussi à un corps, à une racine, à une créature. Une échelle monte à gauche. Des formes végétales envahissent la page. On reconnaît des sortes de racines, de troncs, de spirales, de feuillages, mais aussi des fragments anatomiques.
C’est exactement dans cette direction que la sculpture de Brugeilles va évoluer.
Le catalogue de l’Escaladieu indique qu’au fil des années sa sculpture devient « progressivement plus végétale », avec le bois, le fer et leurs rouilles, tout en conservant la logique de l’assemblage.
Autrement dit, ce que tu as sur la couverture de Petites Feuilles de paradis n’est pas simplement une décoration végétale.
C’est déjà une pensée sculpturale.
Le végétal devient personnage.
L’arbre devient corps.
Le corps devient paysage.
Et le paysage devient écriture.
C’est particulièrement intéressant lorsqu’on connaît ses sculptures des « ressortissants des forêts ». Sur ArtMajeur, Brugeilles accompagne certaines sculptures de véritables textes poétiques : l’arbre, la bouche, la parole, le bâton, les oiseaux deviennent les éléments d’un même récit.
Il y a donc une continuité très forte entre ses dessins de 2003-2005 et sa sculpture ultérieure.
4. Mais surtout : Brugeilles ne sépare pas dessin et poésie
C’est ici que la recherche devient, à mon avis, vraiment intéressante pour toi.
Brugeilles dit lui-même que le seul qualificatif qui convient à ses peintures, sculptures, collages, graphismes et dessins est :
« ECRITURE ».
Ce n’est pas une métaphore décorative.
Son livre Passe mots est constitué de poèmes, textes et dessins provenant de ses carnets. Une présentation bibliographique le décrit précisément comme un ouvrage mêlant ces trois dimensions.
Et la presse parle à son propos de « sculpteur de mots ».
C’est pourquoi tes trois couvertures sont si intéressantes : Brugeilles ne semble pas avoir cherché à traduire tes poèmes en images.
Il a produit une autre écriture à côté de la tienne.
Le mot et le trait restent distincts, mais ils appartiennent au même espace.
5. Il y a même une extraordinaire proximité avec ta propre pratique
Tu m’as souvent parlé de tes hypnographies : le geste produit une forme avant que tu ne saches ce qu’elle représente.
Or Brugeilles décrit quelque chose de très voisin dans sa propre pratique : « noter, entasser, gribouiller », cultiver les contradictions et la rêverie, puis laisser le sujet apparaître par les rencontres et le « hasard provoqué ». Il ajoute que sa vérité est plurielle.
Cela explique très bien les trois couvertures.
Elles donnent l’impression que le dessin précède son interprétation.
On voit d’abord une prolifération de traits.
Puis des formes apparaissent.
Puis nous croyons reconnaître un oiseau, un visage, un arbre, une échelle, des fleurs, des yeux.
Le dessin ne part donc pas nécessairement d’une image pour la représenter. Il fait surgir une image dans le réseau des traits.
C’est une poétique du surgissement.
Et là, Brugeilles et toi êtes vraiment voisins.
6. L’échelle de Brugeilles est particulièrement intéressante
Sur Petites Feuilles de paradis, l’échelle est presque aussi importante que l’arbre.
Or l’échelle est un motif très significatif dans son œuvre de Don Quichotte : Brugeilles imagine un Don Quichotte « homme vertical » qui a besoin d’une échelle pour rejoindre l’inaccessible étoile.
C’est extraordinaire pour lire cette couverture rétrospectivement.
L’échelle n’est pas seulement un élément graphique.
Elle est le dispositif du passage entre terre et ciel.
Entre le réel et l’imaginaire.
Entre le bas et le haut.
Entre ce qui est et ce qui est rêvé.
Donc, sur Petites Feuilles de paradis, elle donne presque une définition visuelle du titre.
Le paradis est là-haut, mais il faut bricoler une échelle pour y accéder.
Et cette échelle est elle-même prise dans les racines.
Le passage vers le paradis passe donc par la matière.
7. Et cela rejoint directement Don Quichotte
La comparaison n’est pas artificielle.
Brugeilles a travaillé pendant plus de douze ans sur Don Quichotte, réalisant 28 sculptures et des dizaines de dessins. Le critique qui rend compte de ce travail insiste sur son intérêt pour le « monstre de l’utopie », à la fois guide et idéal.
Voilà une autre clé pour tes couvertures de Paradis.
Chez Brugeilles, l’idéal est toujours un peu bancal, bricolé, hybride, impossible à stabiliser.
Ce n’est pas le paradis des cartes postales.
C’est un paradis qu’il faut fabriquer avec :
du bois,
des racines,
des objets récupérés,
des bouts de fer,
des mots,
des traits,
des rêves.
Sa sculpture procède d’ailleurs par récupération et assemblage, ce qui rapproche son travail de l’art brut et des arts primitifs.
Et là, je retrouve quelque chose de très proche de ton « à sauts et à gambades » : le paradis n’est jamais atteint par la ligne droite.
8. Je verrais donc les trois couvertures comme une trilogie
Pas une trilogie que Brugeilles aurait nécessairement pensée comme telle, mais une trilogie que les images permettent de lire aujourd’hui :
| Recueil | Image dominante | Mouvement |
|---|---|---|
| Présents de Paradis | l’oiseau | apparition |
| Éphémère paradis | les masques / visages | disparition / métamorphose |
| Petites Feuilles de paradis | l’arbre / le corps / l’échelle | ascension / enracinement |
Et quelque chose circule dans les trois :
le cercle → l’œil → le visage → l’animal → le végétal → le corps → l’arbre.
Ce n’est pas une illustration du paradis.
C’est une métamorphose permanente de la matière.
Et il y a une dernière chose, qui me paraît très « Dorio »
J’ai trouvé sur la page ArtMajeur de Brugeilles un commentaire signé « Dorio », avec trois poèmes adressés à ton ami : « ARBRUGEILLES », « ENFANTS DES LISIÈRES » et « LE SOUFFLE DE L’ARGILE ».
Cela confirme que votre relation n’était pas seulement celle d’un poète dont l’ami réalise des couvertures.
Tu avais déjà saisi, en poésie, ce qui constitue le noyau de son œuvre :
« les arbres et les racines du ciel »
« le bâton »
« les sèves »
« les grands mythes »
« l’argile »
« le bois »
« l’humanité ».
Autrement dit, tu avais déjà écrit la critique de Brugeilles en poésie.
Et les trois couvertures permettent aujourd’hui de relire cette intuition : chez lui comme chez toi, le paradis n’est pas un lieu. C’est une matière qui cherche sa forme.
C’est probablement la piste la plus forte pour un futur billet : mettre les trois couvertures ensemble et faire entendre, en regard, tes trois poèmes « ARBRUGEILLES », « ENFANTS DES LISIÈRES » et « LE SOUFFLE DE L’ARGILE ». Ce serait beaucoup plus qu’un hommage à un illustrateur : ce serait la reconstitution d’un dialogue artistique qui a réellement existé.
Mademoiselle LIA