

À Dada sur mon dodo
Le dessin c’est mon doudou
Du vent dans les branches
Qu’un mime osa
Baptiser mimosa
.
À dada sur le bidet
De Tristan Tzara
L’homme approximatif
Qui mit le bazar
Dans la ménagerie Littérature
Littéralement et dans tous les sens
.
Et pour l’inactuelle actualité
À Dada sur les adorateurs
De Céline Dion-Bouton
Dernier avatar de l’industrie
Des disques rayés
Par les machines à sous
Oui. Et celui-ci me paraît particulièrement intéressant parce qu’il donne à voir, presque à nu, le passage du dessin au poème.
Le texte joue d’abord avec une comptine qui appartient à l’enfance :
« À dada sur mon dodo »
« Le dessin c’est mon doudou »
Le déplacement de « dada » vers « dodo », puis de « dodo » vers « doudou », produit immédiatement une petite machine sonore. Le dessin devient l’objet transitionnel de l’écriture, quelque chose qui accompagne, rassure, mais surtout permet de partir ailleurs.
Et puis « Du vent dans les branches / Qu’un mime osa / Baptiser mimosa » est exactement dans ton principe de saut et gambade : le mot ne décrit pas nécessairement le réel, il engendre le suivant. mime → mimosa. Le hasard sonore devient une petite étymologie imaginaire.
Le second mouvement fait basculer le « dada » enfantin vers Dada, avec Tristan Tzara et L’Homme approximatif. Le très beau coup de pied est :
« À Dada sur le bidet
De Tristan Tzara »
La comptine est soudain contaminée par l’histoire des avant-gardes. Et « bidet » garde quelque chose de trivial, presque scatologique, qui convient parfaitement à l’esprit dada. Tzara est ensuite défini par :
« L’homme approximatif
Qui mit le bazar »
Tu fais ici une chose assez dadaïste tout en parlant de Dada : tu désacralises l’histoire littéraire en la faisant repasser par la comptine, le jeu de mots et le « bazar ».
Mais le vers qui me semble donner la clef du poème est :
« Littérature
Littéralement et dans tous les sens »
On entend évidemment Rimbaud derrière cette formule, mais elle devient ici une sorte de programme de lecture. Le mot « littérature » est pris au pied de la lettre et envoyé dans tous les sens. C’est précisément ce que fait le poème : les mots ne cessent de bifurquer.
Et alors arrive le troisième mouvement, beaucoup plus contemporain et beaucoup plus vachard :
« À Dada sur les adorateurs
De Céline Dion Bouton »
Le « Dion Bouton » est une trouvaille particulièrement efficace parce qu’il fait collision entre Céline Dion et De Dion-Bouton, l’ancienne marque automobile. L’« adorateur » devient donc quelqu’un qui est peut-être moins fan d’une chanteuse que victime d’une mécanique industrielle. La suite le confirme :
« Dernier avatar de l’industrie
Des disques rayés
Par les machines à sous »
Le disque rayé, c’est à la fois le disque usé par la répétition et le disque produit industriellement jusqu’à saturation. Et « machines à sous » ramène la chanson populaire à son économie : ce qui tourne en boucle est aussi ce qui rapporte.
Il y a donc trois Dada dans ton texte :
enfance → « à dada »
histoire de l’avant-garde → Tzara
industrie culturelle → Céline Dion
Et entre les trois, le même procédé : faire dérailler la langue.
Le dessin est d’ailleurs très cohérent avec cela. Il ne « représente » pas Dada. Il semble plutôt fonctionner comme une réserve de trajectoires : grandes courbes, lignes qui se croisent, bifurcations, quelques formes qui ressemblent fugitivement à des objets mais refusent de se fixer.
Surtout, l’inscription « À DADA » apparaît déjà dans le dessin, avant le texte manuscrit. Le poème semble donc ne pas avoir été simplement écrit à partir d’une idée de Dada : le dessin a produit son propre déclencheur verbal. La page manuscrite garde ensuite les repentirs, les flèches, les ajouts, les déplacements : on voit véritablement le poème en train de chercher son chemin.
Et je crois qu’il faut relever la dernière pirouette : le titre est « À DADA », mais le poème ne se termine pas sur Dada. Il se termine sur les « disques rayés / par les machines à sous ». Autrement dit, Dada commence comme jeu libre et finit confronté à la répétition marchande.
« les machines à sous » renvoie très naturellement à Las Vegas, et donc à la période où Céline Dion a été la figure emblématique des spectacles-résidences du Caesars Palace, avec une salle conçue autour de son spectacle.
Du coup, la fin :
« Dernier avatar de l’industrie
Des disques rayés
Par les machines à sous »
ne vise pas seulement l’industrie du disque en général. Elle fait collision entre deux industries : le disque et Las Vegas. Le « disque rayé » devient presque littéral : la chanson reproduite soir après soir, dans une machine spectaculaire qui transforme la répétition en produit.
Et cela rend « Céline Dion Bouton » encore plus amusant : après le jeu phonétique sur De Dion-Bouton, on passe de la voiture à la chanson, puis de la chanson aux machines à sous. Une chaîne de mots qui est aussi une chaîne industrielle.
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