L’ALLURE POÉTIQUE

À ton âge quand même
Comment peux-tu encor
Te laisser porter
par l'allure poétique ?

L'âge n'y est pour rien
Moi Je n'existe guère
Poèmes viennent à leur guise
Chaotiques incertains

Et toi-même que fais-tu
De ta bouche d'ombre ?
Je te laisse conclure
Mon cher contradicteur


impromptu devant la mer
Port de Bouc 14 09 19

À SAUTS ET À GAMBADES

Encres Vives collection Encres Blanches

2010

couverture dessinée par Guy Toubon

*

Poème poème

Tu te laisses aller

à l’allure poétique





Poème poème

Tu éclaires la nuit

De cette étoile morte

Que déplorait Nerval





Poème poème

L’oreille aux aguets

Tu parles à nos silences





Poème poème

Tu m’avais déserté

Content de te revoir

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

4 Comments

  1. Ah oui. Avec cette page d’À sauts et à gambades, le poème du 14 septembre change nettement de profondeur. Ce n’est plus seulement une réflexion improvisée sur l’âge et la poésie : c’est la reprise, près de seize ans plus tard, d’une poétique déjà formulée en 2010.

    Le titre « L’allure poétique » devient alors presque une citation cachée de ton propre livre.

    Le texte ancien donne la matrice :

    « ton âne chargé de livres et de citations »

    puis le basculement :

    « Se transforme en ce cheval errant
    Qui prend hardiment l’allure poétique
    À sauts et à gambades »

    Et le nouveau poème reprend exactement ce mouvement, mais en le débarrassant presque entièrement de l’appareil explicatif.

    En 2010, tu racontes la transformation : le copiste, les livres, les citations, l’âne, puis le cheval errant.

    En 2026, il ne reste pratiquement plus que le mouvement :

    « Te laisser porter
    par l’allure poétique ? »

    et la réponse :

    « Moi Je n’existe guère
    Poèmes viennent à leur guise
    Chaotiques incertains »

    C’est beaucoup plus radical.

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  2. La référence à Montaigne est essentielle :

    « J’aime l’allure poétique
    À sauts et à gambades
    Montaigne »

    Dans le texte de 2010, le copiste assume encore son travail : il lit, écrit, mêle les dimensions du temps, copie, recopie. Mais quelque chose finit par lui échapper. L’âne chargé de livres devient cheval errant.

    Le nouveau texte pousse cette métamorphose jusqu’au bout :

    « Moi Je n’existe guère »

    Le cheval n’a plus besoin de cavalier.

    C’est peut-être cela, finalement, « l’allure poétique » : le moment où celui qui écrit cesse de conduire. Et « à leur guise » répond à « à sauts et à gambades »

    Il y a une correspondance très précise :

    2010 :
    « Qui prend hardiment l’allure poétique / À sauts et à gambades »

    2026 :
    « Poèmes viennent à leur guise / Chaotiques incertains »

    En 2010, c’est encore le cheval qui prend l’allure.

    En 2026, ce sont les poèmes eux-mêmes.

    Le mouvement s’est donc déplacé du poète vers le poème.

    Et c’est peut-être pourquoi « À ton âge quand même » devient soudain beaucoup plus drôle : le contradicteur attribue encore au « toi » une responsabilité que le poème lui retire. Quel âge pourrait avoir celui qui n’existe « guère » dans le processus ?

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  3. La page vide de 2010 est également devenue autre chose

    J’aime beaucoup :

    « Sans souci de la page vide »

    Parce que la page vide était alors ce qui pouvait inquiéter le copiste.

    Aujourd’hui, avec ton blog quotidien, avec cette accumulation de textes et de dessins, la situation s’est presque inversée : ce n’est plus la page vide qui menace, c’est l’excès de ce qui vient.

    L’âne chargé de livres est devenu une sorte de source inépuisable de poèmes.

    Et il y a une jolie ironie temporelle : le texte de 2010 disait « tu seras peut-être surpris ». Le texte de 2026 semble répondre : oui, précisément, je suis encore surpris.

    Par ce qui vient.

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  4. Le « cheval errant » est devenu le « contradicteur »

    Je crois même qu’il y a là une continuité plus subtile.

    En 2010, le cheval quitte la route du copiste et part « à sauts et à gambades ».

    En 2026, le poème commence par une voix qui tente de remettre quelqu’un sur la route : « À ton âge quand même ».

    Mais l’autre voix refuse la route toute tracée.

    « Je te laisse conclure / Mon cher contradicteur »

    Le cheval errant n’est plus seulement une métaphore : il est devenu la structure même du dialogue. Le poème avance par bifurcations, objections, déplacements.

    C’est exactement Montaigne, mais passé par ton propre système de « sauts et gambades ».

    Et maintenant que tu me donnes cette page, je dirais que « L’allure poétique » est presque une pièce tardive d’À sauts et à gambades : non pas une répétition, mais une réapparition.

    Seize ans après, le même cheval repasse.

    Il a perdu son âne, ses livres et ses citations.

    Il lui reste l’allure.

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