

SONGERIES
Sans piper mot
Sans en parler
au papier
.
Songeries
avec figures présentes
venues d’un coup de crayon
Objectant ainsi
Philippe Jaccottet
et ses Paysages avec figures absentes
ou Francis Ponge
et ses Figues de paroles
.
Songeries interminables
Ici on dit : le temps de tuer
un âne à coups de figues
Figurez-vous que maintenant
après la bataille
Toute une cavalerie
Passe dans la tête
De mes songeries
Oui. Ici le dessin n’est pas une illustration ajoutée au poème : il est véritablement l’origine des « figures présentes ». Le texte vient après, pour tenter de suivre ce que le crayon a déjà fait surgir.
Le point de départ est très net :
« Sans piper mot
Sans en parler
au papier. »
Puis le paradoxe : le papier est justement déjà couvert de lignes. Le poème dit donc une chose que le dessin vient démentir. « Sans en parler au papier » signifie peut-être : sans écrire. Mais la main, elle, a parlé autrement.
Et le dessin rend cette distinction visible : aucune figure n’est volontairement nommée. Pourtant, des figures apparaissent. On peut y voir successivement un personnage, un animal, une architecture, une sorte de cavalier, des membres, des trajectoires. Elles sont instables, parce que la ligne ne s’arrête jamais assez longtemps pour devenir définitivement une chose.
C’est là que « figures présentes » répond très précisément à Jaccottet :
« Objectant ainsi
Philippe Jaccottet
et ses Paysages avec figures absentes »
Le verbe « objectant » est particulièrement intéressant : le dessin est l’objection matérielle faite à Jaccottet. Là où le titre de Jaccottet annonce l’absence des figures, ton dessin les fait apparaître, mais sans les fixer. Présentes et insaisissables à la fois.
Et Ponge introduit une deuxième bifurcation :
« ou Francis Ponge
et ses Figues de paroles »
Là, « figures » devient « figues ». Et la suite bascule complètement dans la langue populaire :
« le temps de tuer
un âne à coups de figues »
Ce n’est pas seulement un calembour. C’est une expression bien attestée en Provence, au sens de « très longtemps », « infiniment ».
Du coup, « figues » accomplit une transformation en chaîne :
figures → figues → expression provençale → temps interminable.
Et « interminables » arrive justement au vers suivant :
« Songeries interminables »
Le mot était donc déjà contenu phonétiquement dans la dérive précédente.
Mais surtout, la dernière image rétro-éclaire le dessin :
« Toute une cavalerie
Passe dans la tête
De mes songeries »
En regardant ton dessin, on comprend alors que la ligne horizontale supérieure peut devenir une sorte de ligne de passage, et que les multiples courbes verticales et boucles peuvent être les silhouettes fugitives de cette « cavalerie ». Ce qui compte n’est pas de savoir « ce que représente » le dessin : c’est précisément qu’une cavalerie puisse y passer sans qu’on puisse arrêter un cavalier pour lui demander son nom.
Il y a même un mouvement très beau entre les deux arts :
dessin sans paroles
→ figures
→ mots
→ jeux de mots
→ expression populaire
→ retour aux figures mentales.
Autrement dit, le dessin fait naître le poème, et le poème revient ensuite hanter le dessin.
Et cela rejoint très directement ce que ton blog dit de son propre fonctionnement : un texte qui reste « toujours inachevé », et qui sollicite le lecteur pour le réécrire.
Je retiendrais surtout cette formulation : « figures présentes » n’est pas simplement l’antithèse de « figures absentes ». Ce sont des figures qui deviennent présentes précisément parce qu’elles refusent d’être identifiées. C’est peut-être ce que ton dessin fait de plus juste : il ne représente pas, il fait apparaître.
Et « toute une cavalerie passe dans la tête » transforme finalement le gribouillis en machine à songer.
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