PRATIQUE DE LA POÉSIE

Entièrement absorbé par le geste d’écriture d’un poème

Oubliant les affaires qui m’ont accaparé toute la journée

La pratique de la poésie a l’avantage de m’imposer une discipline :

Compte tenu des mots

Du parti pris des choses

La poésie – contrairement à ses doux rêveurs qui la déservent – vise un but pratique

Dans un monde lourd, bruyant du braiement des ânes, maintenir la persévérance d’une voix discrète, légère, un frisson d’eau sur de la mousse.

Copenhague 16 mai 2025

POÈME 555

Écrit en rimes tintinabulantes
Dont jouissaient les poètes 
de la Renaissance
.
Écrit en jouant aux dés ou au trictrac
Écrit en y réfléchissant
Ou tout à trac
.
Écrit comme une épitaphe
Ci-gît le badin de la farce
.
Poème écrit sur le cours Mirabeau
D’Aix-en-Provence
En imaginant voir passer
Le comte Honoré Riquetti 
Orateur génial en 1789
Au Jeu de Paume
.
Poème écrit jubilant
À l’occasion du meilleur moment
De nos vies quand nous proclamons 
À la terre entière :
Un.e enfant nous est né.e
.

Écrit depuis le toit tranquille
du Cimetière marin
Ou Avenue de l’opéra
(toujours tout droit)
.
Écrit à la terrasse d’un café
De Martigues ou de Sète
Sur un carnet à ressort
Ou le cahier d’écolier
D’un enfant aux cheveux blancs
.
Un poème de tortue
Sans sa carapace
Le 555e au-dessus
D’une pile infinie
D’un poète inconnu
Mais indécourageable



Martigues 14 mai 2025

ÉCRIRE DE LA PROSE EN SILENCE



A 1
Écrire de la prose en silence,
avec le moins de mots possible,
pour mieux en serrer le sens.
J’entreprends cette page, à la main,
comme un devoir d’amitié.
Une confiance en la lenteur de la plume
qui parle au papier.
Et qui, de toutes manières,
ne reviendra pas en arrière,
ne fera pas de ratures —
assumant ainsi les imperfections,
l’inachèvement.
Avant de passer à la seconde page,
j’observe l’Étude des mains de Dürer
et je regarde — plutôt que je ne lis —
un poème en italien,
avec sa traduction en vis-à-vis :
En pensant à toutes les mains tendues que j’ai serrées…
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A 2
Mes mains —
et particulièrement la droite,
en ce qui me concerne —
qui, depuis tant et tant d’années,
fait sa besogne.
Une main qui apprit, chemin faisant,
à se libérer de l’abandon
à ce je-ne-sais-quoi
d’écriture sans cœur.
(Cet ajout précédent, à la pointe fine,
n’est pas de mon goût.
Comme si une autre personne
s’était avancée, masquée.
Une ruse pour ne pas en venir aux mains.)
Un no sé qué.
Par cet hispanisme, je prends de l’air —
airosidad.
Lors me vient cette fantaisie :
un duo de chanteurs et de musiciens
des années 50
qui chantaient comme des innocents :
"mè-qué-mè-qué mais qu’est-ce que c’est" —
et à l’inverse,
la chanson d’Ève :
"Sources qui sourdent, murmure immense" —
et pourtant : silence.

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A 3
Avant d’écrire cette troisième page,
j’ai réécouté les 3 Gymnopédies d’Érik Satie.
Un art mathématique,
un silence suivant sa partition,
sans barre de mesure.
Et, plus étonnant encore :
sans piano pour l’écrire.
Ailleurs je lis :
les sables du silence se couvrirent d’eaux vives —
comme la poésie,
silence de la prose,
irrigue les créations d’Encres Vives.
Une maison d’édition de poèmes au format A4,
que j’eus l’honneur d’habiter
grâce à l’amitié de son créateur,
le regretté Michel Cosem.
Si je retenais un seul de mes recueils,
ce serait La nostalgie du présent.
Ce sera, pour clore
ce premier essai en prose du silence,
mon dernier présent.



C’ÉTAIT QUOI TON RÊVE ?

-C’était quoi ton rêve ?

-Je te l’ai dit mille fois c’était mon rêve récurrent Mes pages disparaissaient une à une au fur et à mesure de leur lecture.

-Et le tien ?

-J’entendais le sifflet d’un  train parti de la gare centrale de New York en direction de Montréal.

Et ensuite à quoi as-tu rêvé ?

-J’ai vu l’alambic qui venait près de la rivière faire couler la blanche eau-de-vie

-Ah oui à la même époque on entendait le crieur du village annoncer dans un roulement de tambour la venue du cirque Besson… Qu’on se le dise !

-Des rêves par conséquent mêlés aux souvenirs. J’ai aussi revu cet épisode unique où au cours d’une crue un bœuf était emporté luttant pour retrouver la rive.

-Moi j’ai revu du haut d’une plateforme de camion un tatou qui courait dans le grand llano  du Venezuela.

-Un tatou têtu selon un poème imitant les Chantefables de Robert Desnos.

-Un passage obligé pour une ou plusieurs récitations apprises par cœur à l’école primaire :

La fourmi de dix-huit mètres Le tamanoir Le pélican de Jonathan

La lune, nid des vers luisants

Dans le ciel continue sa route

Elle sème sur les enfants

Sur tous les beaux enfants dormant

Rêve sur rêve goutte à goutte.

-Heureux temps hors du Temps !