MAI 68 UN ROMAN

Séquence 1 ROMAN

Roman nyctobate accompli finit  sa ronde de nuit

Minuit sonne au clocher Saint Roch rue Saint Honoré

Dans sa chambre une banquette lui sert de lit

Il s’y assied et prend son cahier d’écolier

C’est ainsi que le jeune homme nomme le cahier

sur lequel il note avec scrupule le détail de ses journées

Roman Georges est un étudiant qui un jour sans trop savoir pourquoi

N’est pas allé passer son examen

Un Certificat d’Études Supérieures de Sociologie Générale

Avant de commencer l’apprenti écrivain fait le vide

puis se lance sans coup férir :

Tu as encore traversé Paris de part en part

Tu es rentré chez les antiquaires rue Jacob

Découvrant une lourde bête de pierre grumeleuse

Tu as longé toutes les boîtes de livres des bouquinistes de la rive gauche

Depuis le Quai de la Tournelle jusqu’au Quai de Conti

Tu as  traversé le pont des Arts en fredonnant  « le vent » de Georges Brassens

Tu as mangé un sandwich aux cornichons au Luxembourg

Distrait par les joueurs d’échec et de manille

Rue des Écoles tu as croisé le fantôme d’un écrivain mort jadis écrasé

Par une camionnette de blanchisserie

Tu es entré dans un cinéma à la fin du jour

Le film devait te tenir en haleine de bout en bout

Disait la bande-annonce.

Mais ni une ni deux tu t’es endormi au bout de cinq minutes

 abandonnant sur l’écran

la petite américaine le voleur d’auto et le vieux port de Marseille

Quand tu es sorti c’était la nuit et dans la rue de la Huchette

un petit homme chauve devant un théâtre de poche

vantait à haute voix sa dernière pièce-guignolade :

« Un grand succès dans un petit théâtre vaut bien mieux

        qu’un petit succès dans un grand théâtre.»

(Georges Perec Un homme qui dort)

ÉLOGE DU PRÉSENT (au double sens du mot) courriel 60

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

60

J.T. à H.C.

Finalement notre goût pour les qualités sensibles -les voix, les sonorités, les couleurs- n’est sans doute qu’une forme de notre nostalgie. Mais ce n’est pas la nostalgie de quelque illusoire et lointaine contrée de notre propre existence, perdue ou retrouvée, hors de l’espace et du temps, c’est la nostalgie de notre propre existence, la nostalgie de ce qui est, je veux parler du bien le plus précieux et le plus menacé, le présent , ce présent (au double sens du mot)qui sous nos yeux, dans nos mains, à chaque seconde nous est donné et retiré.

H.C. à J. T.

Quand j’écris tout est au présent, ce temps me suit. Ce n’est pas moi qui écris, c’est ma providence spéciale, la Toute Puissante Écriture. C’est elle qui me souvient quand j’oublie. Elle me réveille avant l’heure, je n’ai pas même fini de lire mon rêve que je l’entends chanter de tous ses oiseaux, chœur successif, à l’instant je suis ravie et convaincue, je les crois, ce sont mes guides, personne ne fera changer d’avis.

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J.T. (1° nov 1903-27 janvier 1995) Le poète du burlesque sur la scène de La môme Néant

H.C. (5 juin 1937-……)écrivain femme très prolixe, écrit théâtre pour Ariane Mnouchkine, écrit féministe aux éditions des Femmes, a participé à l’aventure de l’Université de Vincennes, etc

DISPARITION XII

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Jean Jacques Dorio

DISPARITION XII

ANNIE L.B.

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VOUS QUI NE VOYEZ PAS PENSEZ À CEUX QUI VOIENT

Il est des disparitions qu’on préfèrerait ne pas écrire. Comme si la mort de cette femme inclassable, nous donnait un sale coup au moral, nous rappelant sa dénonciation du trop de réalité qui nous est aujourd’hui imposé de toutes parts

Nous qui comme Annie L.B. assistâmes à ce qu’un sociologue espagnol appela pour la première fois en 1998, « une société en réseaux » et qui fûmes sensible aux coïncidences qu’elle révéla :

Néanmoins, il est des coïncidences dans le temps qui invitent à se demander, par exemple, s’il y a un rapport entre la crise de la poésie, l’effondrement de certaines niches écologiques, la montée des intégrismes religieux ou la désertification des sols…

COMME LE PALIMSESTE D’UNE VIE MODE D’EMPLOI courriel 59

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

59

C.R à G.P.

Je n’arrive pas à très bien déchiffrer

les craquelures de l’écorce du noyer

Elles semblent l’œuvre de plusieurs écrivains

qui se contredisent et se complètent

Leurs phrases sur l’écorce se chevauchant

Comme un palimpseste

G.P à C.R.

Aucun écrivain n’a jamais écrit pour faire taire les autres, ni pour les décourager d’écrire. Ni le nombre de pages, ni le temps passé à cet ouvrage (La vie mode d’emploi°), n’ont visé à donner aux autres une leçon. Bien au contraire si ce livre est la trace du bonheur que j’ai éprouvé en construisant des histoires c’est dans la mesure il pourrait donner à tous le désir d’écrire à leur tour ; car ce n’est pas dans la solitude que j’ai écrit ce livre mais dans la complicité de tous les écrivains que j’admire.

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C.R. (28 août 1915-13 décembre 1997) Un touche à tout, écrivain de romans, de poèmes, d’essais, journaliste, critique, un « Roi »

G.P.(7 mars 1936-3 mars 1982) Explorateur du langage tous azimuts, un roman sans « e », un sur « les choses », une vie mode d’emploi.