OUBLIEUSE MÉMOIRE  106/110

…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

106

Tu te souviens du ponte vecchio à Firenze sur l’Arno

107

Tu te souviens d’Arnaud Bernard le marché toulousain

108

Tu te souviens de Bernard V. ton ami charpentier

109

Tu te souviens des ardoises du toit où tu écrivais des poèmes

110

Tu te souviens de cette feuille qui s’en va au vent léger du bel oubli

MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas 34/35/36/68

34/68

MARXISTE TENDANCE GROUCHO

Il y avait des marxistes qui se déchiraient

et se divisaient en plusieurs chapelles

.

Et puis les marxistes tendance Groucho

la fine fleur des Inorganisé.e.s

Dont j’étais

Il y avait quoi qu’on dise de l’échec de Mai 68

les germes des luttes et avancées futures

du MLAC et du MLF

(Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception

Mouvement de Libération des Femmes)

.35/68

Il y avait l’amour des différences

On laissait chacun

s’approprier ou rejeter

les idées qui circulaient

à son rythme

68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68 68

DORIO

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36/68

Il y avait le métalangage des graffiti

Et toutes les choses désacralisées

Qui redonnaient du mordant

À notre fièvre de compréhension

LES LIVRES et LES ÉCRIVAINS courriels 91

91

R.G. à I.C.

LIVRES

C’est la quantité qui compte, il faut laisser derrière soii non pas deux ou trois, mais toute une étagère de livres, sinon on n’existe pas.

I.C à R.G 

Quand je me trouve dans un lieu où je pense avoir l’illusion d’être invisible je me sens très bien.

Tout l’opposé de ce que je ressens quand je dois parler à la télévision…Je crois que les écrivains vus en direct perdent beaucoup.

Autrefois personne ne savait qui étaient en chair et en os les écrivains vraiment populaires, ils n’étaient qu’un nom sur la couverture d’un livre et cela leur conférait un pouvoir de séduction extraordinaire.

.

R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt

I.C. (15 octobre 1923-19 septembre 1985) Baron perché Vicomte pourfendu et Chevalier inexistant

DISPARITIONS XVI Jules Supervielle

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

107/113


110

LES AMIS INCONNUS

Il vous naît un poisson qui se met à tourner

Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,

Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,

Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux

Que ses sœurs de la nuit, les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,

En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur

Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.

Il vole sur les bois, se choisit une branche

Et s’y pose ; on dirait qu’elle est comme les autres.

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,

Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche

Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux,

Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres

Et loge dans son cœur d’étranges battements

Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,

Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,

Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles ;

« Si je croise jamais un des amis lointains

Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaître ? »

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence

Et les mots inconsidérés,

Pour les phrases venant de lèvres inconnues

Qui vous touchent de loin comme balles perdues,

Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

Jules Supervielle