En lisant je vois double
J’accueille ce qui trouble
En l’écrivant sur le papier :
Je refais le monde
Porté par la nuit blanche
Et cette page côté cour
Tracée d’une main innocente
Et que j’expose ici

Jean Jacques Dorio Un poème inédit par jour
En lisant je vois double
J’accueille ce qui trouble
En l’écrivant sur le papier :
Je refais le monde
Porté par la nuit blanche
Et cette page côté cour
Tracée d’une main innocente
Et que j’expose ici

Et pour oublier le temps
26
Je me souviens des ateliers d’écriture que nous avons créé avec une poignée de fervents pour le secteur Poésie du GFEN
27
Je me souviens à ce propos de la Bugade de Villeneuve les Avignon, de la place Mirabeau de Martigues, de la cité nouvelle de Grenoble, de mon atelier Barthes à Viazac
28
Je me souviens de mon credo créativité : expérience, mouvement, espace, temps, corps, liberté, hasard
29
Je me souviens que ma mère disait : vert et blu me fouti de tu (vert et bleu se foutent de toi)
30
Je me souviens qu’une des seules fois où j’ai lu mes poèmes en public quelqu’un a pris la parole en disant : mais au fond qu’est-ce que vous avez voulu dire ?
Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique » bibliothèque de Babel. »
Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.
JJ Dorio
73
J.G. à T.T.
Ce que j’ai à dire je l’écris. Le reste c’est zéro.
T.T. à J.G.
L’écriture est cette activité paradoxale qui exige qu’on fuie les autres pour mieux les rencontrer.
.
J.G. (30 mars 1895-8 octobre 1970)
Un de Baumugnes vécut à Manosque où il imagina Le hussard sur le toit.
T.T.(1° mars 1939-7 février) Venu de Bulgarie à Paris il fonde avec Gérard Genette la revue Poétique, après la théorie littéraire il écrit des essais dont La conquête de l’Amérique, Mémoires du mai, tentation du bien.
Séquence 16
Écrire encor Mai 68 ?
.
Tu as bu tu abuses
Tu parcours les nuages de mots clés
Contestataires Enragés
et – on l’a oublié- ceux et celles qui étaient
comme toi les Inorganisé.e.s
.
Écrire encor les vieilles lunes
Les crapules staliniennes
La Chinoise tournée par le plus con
des Suisses prochinois
La Chienlit du père De Gaulle
Assis sur son trône élyséen
.
Écrire encor la joie pure et désintéressée
Plutôt la vie Fraternité
La servitude volontaire moquée
Dix ans ça suffit
Les affiches collectives des Beauz’arts
Les rencontres sur les places
Et dans les rues sans hiérarchie sociale
Écrire encore tant que vyvrai
Avec l’énergie et le souffle
Sens dessus dessous
À la chandelle de la bougie Jankélévitch
Ce je-ne-sais-quoi et ce presque-rien
.
Écrire encor 68 pages sous les pavés
68 phrases bombées sur les murs
L’Art c’est ce qui rend la vie
Plus intéressante que l’Art
68 prises de paroles
Comme en 89 ils ont pris la Bastille
.
Écrire encor et toujours mai 68
Tu ne demandes rien à Personne
52 piges après Ça t’occupe
Ça te libère ça t’émoustille
Et le reste les Tristes Figures
Qui croient liquider le mouvement
de Mai
Hop ! Hop ! Hop ! Hop !
Tu leur chantes la chanson de Béranger
Vous n’aurez pas ma fleur
Celle qui me pousse à l’intérieur
Fleur cérébrale et fleur de cœur
Mai 68 Cosa mentale
Fleur éphémère d’éternité…
.
Citations sur l’Art Gérard Fromanger
Sur la Bastille Michel de Certeau
Le poète a dégoupillé la parole, annonçait un papillon de la Sorbonne. C’est un fait dont nous sommes témoins pour l’avoir vu et y avoir participé : une foule est devenue poétique. On s’est mis à discuter enfin de choses essentielles, de la société, du bonheur, du savoir, de l’art, de la politique. Une palabre permanente se répandait comme le feu…
Michel de Certeau
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
DISPARITION
XIII
Christian D.
86
Le jour de sa disparition, le 20 août 1979, on put lire sur le journal du soir :
UN POÈTE-PEINTRE
Christian Dotremont, peintre et poète, est mort lundi à Bruxelles, à l’âge de cinquante-sept ans. Il a notamment publié Ancienne Eternité (La poésie est là), la Mathématique du ténu (La Boétie), la Pierre et l’Oreiller (N.R.F.), J’écris, donc je crée (Ziggurat). Avec Asger Jorn il invente, dès 1948, les peintures-mots, fonde le groupe Cobra (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam), qu’il anime avec Karel Appel, Constant, Corneille et Alechinsky.
87
Avez-vous été heureux ? – oui – jusqu’à ma peine qui frétillait de joie.- mon bonheur tonnait en moi . – en ce temps là la violence était douce, – les étoiles plus étoiles – le soir plus soir – moi moins moi – le soleil avait une belle figure – (je ne l’avais jamais vue) – j’étais comme un enfant qui marche un pied dans la rue- un pied sur le trottoir- mais j’ai dû seulement marcher sur la rue de la peine- qui est vide. – je déclare : rien n’est si lourd que le néant- j’ai connu ce que je ne connais pas. – je ne connais plus- que les dents lentes du temps- qui mangent les herbes – disponibles.
87 bis
-Encore heureux ?
–Oui si l’on veut.
-Encore enfant ?
-Là tout à fait.
-Encor langage ?
-J’y touche un peu.
-Encore en vers ?
-Oui je les tourne.
-Le cœur battant ?
-Cherchant le rythme
Le swing du jazzman.
–Encore en lutte ?
-Toujours en butte
aux lazzi des Nantis
-Encore vierge ?
-Et vivace aujourd’hui !
88
« À condition de pouvoir emmener un vieux vélo qui était dans la cour, c’est l’Armée du Salut qui accepta de vider le débarras de Christian Dotremont. Son linge, ses livres, ses papiers, les cendres du « continu », les vidanges et les emballages formaient un seul bloc humide avec des lettres de Paul Eluard et de Max Jacob, un petit dessin de Marcel Duchamp « la moustache sans la Joconde » et des gravures de Jorn. »
Pierre Alechinsky
LE PETIT VÉLO BELGE Sans roues sans cadre Sans pédalier Un Magritte un Michaux Un Norge un Dotremont Par monts et par Alechinsky Le petit vélo beige Pour faire du ski En selle à Bruxelles Ou dans les flammes De l’Oiseau de Feu D’Igor Stravinsky
89
Vois dans le blanc de
mes écrits l’infecte pureté
où je me déchire de ne plus
te voir qu’en rêve, cauchemar
et désir.
je, quel drôle de mot
nécessaire pour commencer
à cesser à tour de drôle
d’être jeu seulement de moi
nécessaire pour commencer
à jouer notre va-tout
si ce n’était que c’est encore un peu
si c’était déjà que ce n’est plus du tout
et, d’autre part, si c’était encore tout de nouveau
celui qui écrit ceci n’écrirait plus rien
Trois écrits au crayon sous ses encres de Chine : ses logogrammes.
90
Tu repars de zéro Tu repars du néant
Tu ne fais que passer par stylo interposé ou par pinceau chinant ses caractères énigmatiques
Tu peins le passage avec légèreté et forces manières avec les formes de tes mouvements
Tu repars
Tu fais le départ entre dire et faire entre faire et laisser dire
Tu as deux faires au feu la parole et l’écriture
Tu dis stop
Tu prends congé de ta Muse qui trop abuse
Tu lèves la main
Tu lèves l’ancre et tu t’en vas couci-couça d’un dernier trait de plume
Jeter sur le papier tes derniers caractères imaginaires
Tes hypnographies
Dotremont ses logogrammes
Dorio ses hypnographies
91
Phrase qui ne veut rien dire que déhanchée la joie de lumières aussi créées
plus braillardes et pourtant quotidiennes que nos cris au fond déhanchées d’aimer et de battre la nuit
pure au difforme fond de naître salement
à la lumière qu’elle soit pour que la nuit demeure
en mouvement sans défaire en restes
la phrase nue de vivre de se mirer à toi
de t’admirer de nous ô saccade
plus artificieuse mais non moins immédiate
qu’une écriture une peinture
que la secousse qui quelquefois nous jette
hors de la fidélité seule de mentir
dans notre langage natal où que ce fût né hors de nous
si lentement de siècle en siècle quoiqu’autrement à
Copenhague pour moi
où je mourrai ferai plouf plafonnerai
qui pour moi recommence toute nuit de la première nuit
surgie
de tes battements jusqu’ici
ou de mon cœur jusque-là souvenue
comme à partir surtout de Gloria née tout près
où je commençai plus tard de revivre jusqu’ici aussi
92
PREMIER JOUR À COPENHAGUE
J’écris sous une lune gibbeuse décroissante deux ou trois choses vues dans la capitale danoise
D’abord ma fascination pour les bandes de cyclistes qui tôt le matin et jusqu’au soir sillonnent la ville à toute berzingue. Mais en respectant scrupuleusement les feux.
Au parc Orsted un des rares endroits de la ville vallonné j’ai vu des enfants exultant en pratiquant le roule-barrique de ma lointaine enfance
Tout à côté la grande place Israël-Plads sur le plan était envahie de centaines d’ados filles et garçons jouant à divers jeux de balles
Jusqu’au moment où sous mes yeux j’ai vu une jeune prof battre le rappel d’un petit groupe de collégiens pour leur faire faire un exercice où l’un après l’autre ils sautaient dans les carreaux dessinés sur le sol
Elle ponctuait chaque saut par ya ya ya jusqu’au com qui les éliminait
Copenhague 17 mai 2025
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