INSTANTS PRÉCIS

À cet instant précis tu dansais le psyché-rock dans la Cour dHonneur du Palais des Papes de la bonne ville d’Avignon
À cet instant précis tu jouais l’Ours de Tchekhov dans une usine occupée par les prolos de Mai 68
À cet instant précis tu faisais la rencontre de ta vie dans un bus qui vous menait tous les deux vers Santa Clara (provincia de Cuba)
À cet instant précis tu veillais ta petite grand-mère lui parlant jusqu’à son dernier souffle
À ces instants précis tu assistais émerveillé à la naissance de tes deux filles l’une un 18 juin l’autre un 12 décembre
À cet instant précis tu prenais conscience que tu venais de réunir tous ces instants précis, perdus et retrouvés, par la grâce de ta plume qui venait de les accoucher sur le papier

Aux Martigues ce 10 juillet 2024

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

UNE NUIT DE PERTES ET DE DONS

LA NUIT DES DONS ET DES PERTES

« La vérité est un miroir brisé tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé

Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve. »

Rûmi  (un « soufiste » du XIII° siècle)

Je me perds dans Borges la nuit des dons – noche de los dones – brise le miroir et le masque –el espejo y la máscara

Je me perds dans les mille morceaux de cette œuvre dont chacun semble contredire le précédent et le suivant, miroir brisé par le poing d’un dieu jaloux qui ne laisse aux lecteurs que les fragments d’une allure de vérité.

Je me perds à l’angle de la rue Bernardo de Irigoyen et de la rue des Bergeronnettes, de celles qui suivaient mon père laboureur, et que j’habite pour de vrai maintenant.

Je me perds dans les prologues qui mènent immanquablement au jardin des sentiers qui bifurquent et qui font pièce à des ouvrages hétérogènes d’écrivains improbables.

Je me perds dans les visions simultanées de l’Univers que le langage ne peut traduire que successivement :

la neige coiffant la statue d’un soldat de 14 sur la place d’Ancizan (Hautes Pyrénées),

les grains de sable du Sahara coulant dans le tableau d’un artiste marocain que j’ai acquis grâce à une amie galeriste de Sausset les Pins,

la voie lactée où marchent sans cesse les indiens morts de la Goajira.*

-Tu as bien vu tout en couleur ? me demande Borges.

-Oui j’ai retrouvé mon livre d’enfant où toutes les lettres pendant la nuit se mélangeaient et m’offraient au matin un chant nouveau.

*Le chemin des indiens morts Michel Perrin (1976)

Sablier des dons et des pertes

IMPRESSIONS SUR PAPIER FRAGILE

IMPRESSIONS SUR PAPIER FRAGILE

J’ai vu à la Royal Academy de Londres une toile
comme une étoile qui tombe
sans que personne ne la regarde
C’est l’ébauche d’une montagne qui présente
quelques griffures au crayon noir
et un peu d’eau jetée sur des couleurs pastels discrètes
avec une surface de papier en réserve

C’est la dernière oeuvre de Paul Cézanne,
une japonaiserie sans signature
(exposition Impressionists on Paper)

J’ai lu grâce aux travaux de recherche de ma fille Pauline Dorio,
ces conseils de Charles Fontaine (13 juillet 1514-mort à une date inconnue)
qui devraient m’inciter, « écrivant barthésien », à cacher 9 ans ces écrits pour ne pas qu'ils se transforment en essais vains :

Car raison veut que je les avertisse
Qu’ils n’ont pas eu de poète notice
Qui dit qu’on doit garder ses vers neuf ans
Pour ce qu’on doit craindre flottes et vents
Lorsqu’on transporte et qu’on met en lumière
Des écrivants leur ouvrage première

Et enfin j’ai récrit en partie
une reprise du concours de Blois
initié par Charles d’Orleans
duc et père d’un roi de France,
concours dit de la ballade des Contradictions
auquel participa entre autres pairs François Villon :

Je meurs de soif auprès de la fontaine
Froid comme feu je ris en pleurs
Rien ne m’est sûr que la chose incertaine
Et mes bouquets n'ont nulle fleur


Londres 17 et 18 janvier 2024
Martigues 11 juin 2024

La Sainte Victoire

1964

Léo Marchutz (1903-1976)

Tempera sur papier 72,5×116 cm

J’ÉCRIS DANS UN TEMPS INTERROMPU

J’ÉCRIS DANS UN TEMPS INTERROMPU (ni ininterrompu, ni perdu, ni retrouvé) J’écris dans un temps qui jouit de la douceur de la bonne santé J’écris dans l’impensé des nuits des corps rongés par l’infâme crabe J’écris dans le mouvement qui me fait passer au travers de périodes séparées de ma petite histoire J’écris de Jadis succédant au Maintenant J’écris sur les chemins des mythes qui reculent vers le futur J’écris à contre-temps des chroniques anachroniques J’écris en écoutant les Ombres errantes de François Couperin J’écris pièce par pièce ce qui ne peut-être rapiécé

QUAND JE M’ENNUIE LA NUIT

Quand je m’ennuie la nuit

Entre mes murs tout nus
Blancs comme linceuls de neige
Et que n’ai-je alors le pouvoir
de me désennuyer
en peignant la Joconde
ou en chantant les vers inspirés
d’Alcools Bergère o Tour Eiffel
ou des Fêtes galantes
Que vont charmant
Masques et bergamasques

Et voilà le résultat
Pas fameux un peu fumeux
Mais j'ai peint le passage
Avec ces vers d'oreilles
Écrits sur l'oreiller
Dans cette chambre à soi
Oû les phrases partent en voyage
Me suis-je dit Ai-je pensé
En songeant à l'essai de Virginia Woolf (la suite manque)