-ALORS QU’EST-CE QUE T’AS ÉCRIT CETTE NUIT? 15 La carte Spinoza

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LA CARTE SPINOZA    

-Alors, qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -Cette nuit avant d’écrire j’ai revisité les cinq affects correspondant aux cinq parties du corps désignées comme « immodérées » par Spinoza et qu’il faut s’appliquer à modérer, à défaut de les maîtriser. -Je suis curieuse d’en voir défiler la liste. -Il y a l’Ambition (ambitio), le désir immodéré de la gloire, la Gourmandise (luxuria) d’une simple madeleine à la grande bouffe, il y a l’Ivrognerie (ebrietas) « Je bois systématiquement pour oublier tous mes emmerdements » Boris Vian, il y a l’Avarice (avaritia), le désir immodéré d’être riche et enfin, il y a la Lubricité (la bonne vieille libido). -Et quels sont alors les antidotes ? -Ce serait trop long à t’expliquer, mais Spino en décline le principe ainsi : ce qui n’est pas bon dans les affects auxquels nous sommes quotidiennement la proie, c’est qu’ils ne se rapportent qu’à une seule partie du corps (alors on ne pense qu’à ça !). Ce qui est souhaitable, à l’inverse, c’est que le Corps soit affecté d’un très grand nombre de manières, alors l’Esprit devient plus apte à penser. Par exemple, « Nulle partie du corps ne doit souffrir de malnutrition, ni à l’inverse de suralimentation ». Autrement dit, si je puis dire, beaucoup de corps, beaucoup d’idées. Il s’agit, tu l’auras reconnu, du fameux conatus, de nos capacités d’agir sources de Joie : « L’Esprit autant qu’il peut s’efforce d’imaginer ce qui augmente ou aide la puissance d’agir du corps. » Borges écrivit, en quatorze vers, un poème intitulé Spinoza. Il n’omit pas de rappeler que hombre quieto (homme paisible), le philosophe gagna sa vie en polissant des lentilles : Las traslúcidas manos del judío Labran en la penumbra los cristales (Les translucides mains du juif, Polissent dans la pénombre le cristal). No lo turba la fama, ese reflejo De sueños en el sueño de otro espejo Libre de la metáfora y del mito Labra un arduo cristal : el infinito Mapa de Aquel que es todadas Sus estrellas (Il n’a aucun rêve de gloire, ce reflet De songes perdus dans un miroir, Libéré de la métaphore et du mythe Il polit le dur cristal de l’infini La carte de Celui qui est toutes Ses étoiles) ma traduction…hasardeuse

ALORS QU’EST-CE QUE T’AS ÉCRIT CETTE NUIT ? 14 CETTE NUIT J’AI ÉCRIT À CHARLES BAUDELAIRE

CETTE NUIT J’AI ÉCRIT À CHARLES BAUDELAIRE

-Alors qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -Cette nuit j’ai écrit à Charles Baudelaire. Je venais d’apprendre qu’il était poursuivi par la justice pour son volume de vers qui venait d’apparaître. J’étais grandement indigné et je lui demandais des précisions. Était-ce parce qu’il avait attenté à la Religion ? Aux bonnes mœurs ? J’avais repris les accusations dont j’avais été moi-même l’objet pour Madame Bovary, en cette année 1857. Le procureur de l’Empire de Napoléon le Petit, un nommé Pinard (ça ne s’invente pas) avait dénpncé « le caractère lascif » et « l’inclination au plaisir de l’amour » de mon héroïne. -Et quel fut le verdict ? -Acquitté. Mais j’en gardai à vie un goût amer. L’immoralité je la pointais dans l’ignorance et la bêtise de mes accusateurs. -Et pour l’ami Baudelaire ? -Il fut lui condamné et dut retirer, honteux et confus,  six fleurs de son bouquet, jugées obscènes et immorales. Il ne me connaissait pas personnellement, mais ayant lu avec joie mon premier roman, il m’avait fait parvenir Les Fleurs du mal dès leur parution. -Et quelle fut ta réception ? -Je lui écrivis depuis ma tanière de Croisset le 13 juillet 1857 : Mon cher ami, J’ai d’abord dévoré votre volume, d’un bout à l’autre, comme une cuisinière fait d’un feuilleton (Mme Bovary avait d’abord paru en feuilleton), et maintenant, depuis huit jours, je relis, vers à vers, mot à mot, et franchement, cela me plaît et m’enchante. Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). J’aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage, qui la font valoir comme des damasquinures sur une lame fine. Flaubert citait ensuite plusieurs pièces qui l’avaient frappé, desquelles il détachait en premier La Beauté.

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;

Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

VERS LYRIQUES (leurs culs en rond)

De vers lyriques
Point
Je suis dans le pétrin

Le pétrin du boulanger
Des Effarés
D’Arthur Rimbaud

Un poème appris
Dans mon école villageoise
Par cœur comme il se doit

Mais au lieu des cinq petits « misère ! »
Leurs culs en rond
L’instituteur nous avait appris

« Leurs dos en rond »
Et de même on appelait le Q
« Que long »

2 mai 2023







ALORS QU’EST-CE QUE T’AS ÉCRIT CETTE NUIT ? 13 Sur la voie et avec la voix de Roland Barthes (et de Montaigne)

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LA VOIX ET LA VOIE DE ROLAND BARTHES

-Alors qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -J’ai entendu la voix de Barthes qu’un étudiant avait enregistrée lors de ses cours de 1977-78 au Collège de France et dont on m’avait offert vingt ans après leur transcription. Du coup je m’y suis remis. -Tu as tout relu ? -Oh non ! surtout pas. Le maître m’aurait grondé. J’ai picoré des passages selon 26 mots recopiés à la fin dans l’ordre alphabétique de A : Aporie jusqu’à Z : Zen. -Un Barthes et ça repart ! -Oh pas si simple ! Avant oui, de son vivant, en mon jeune âge. Mais de l’eau a coulé sous les ponts de celui qui livrait à ses étudiants ses cours de « Sémiologie Littéraire ». Bref, si à la relecture je conserve beaucoup d’attraits pour le Roland bienveillant, délicat, paraissant parler dans un demi-sommeil, oscillant, en retrait, etc, tout un autre pan de sa personnalité est tombé, le côté gourou, maître malgré lui, néologisant, en quête de modernité et…fascisant. – Fascisant ? -Ah tu as oublié que dans un certain sens, la langue est fasciste. -Et quel est ce sens ? -Relis sa Leçon, son cours inaugural du 7 janvier 1977 au Collège et débrouille-toi avec son assertion. (Entre parenthèse j’ai écouté cette leçon retransmise en direct depuis la pièce que j’occupais alors dans un petit village des Hautes Pyrénées alors qu’il neigeait alentour. C’était magique.) Mais je vais reprendre le côté Barthes toujours opérant presque un demi-siècle après. Ses avancées par touches successives, digressions, références tirées de derrière les fagots, toutes ses postures que je vais rabattre sur une notion qu’il examine longuement en ce cours qui portait le titre de Le Neutre ; cette notion ou catégorie, c’est La Retraite. (chose dont au sens usuel, « prendre sa retraite » il n’a pas profité, la mort accidentelle l’ayant rattrapé). -Mais toi, à cet égard, tu es en pays de connaissance. -Oh que oui ! La présente Réforme des retraites vient de mettre la France à feu et à sang, alors que moi-je, j’en jouis depuis dix-huit ans ! Et, (j’ai failli ajouter) je me porte comme un charme. Je sais qu’il ne faudrait pas le proclamer, puisque la mort peut venir me prendre du jour au lendemain, et tu es hélas la mieux placée, pour savoir le coup dur que j’ai dû encaisser à ta disparition, mais quand je lis la fin de vie des grands génies du temps passé, je mesure l’immense chance que je dois un peu à moi-même, mon mode de vie, beaucoup et pour l’essentiel à la Science médicale. Tiens, Barthes avait eu l’idée de lire à ses jeunes étudiants, un des derniers sonnets de Michel Ange, que je vais à mon tour te révéler : Mon amie est la mélancolie, mon repos mes tourments. La flamme de l’amour est éteinte, l’âme usée. Je babille comme une guêpe dans un pot. Je suis une besace pleine d’os et de tendons et j’ai des pierres dans le ventre. Mes yeux sont troubles et malades, mes dents branlent quand je parle. Mon visage est une image de l’épouvante. Ah ! Michel mon Ange, si tu me voyais cinq siècles après, entendre en stéréophonie les musiciens de ton époque, Palestrina et Gabrieli, et directement dans mes oreilles grâce à une prothèse qui me permet d’utiliser l’application Bluetooth,  (en ce moment c’est The peacoks de Bill Evans), si tu savais combien mes verres progressifs me permettent d’y voir clair, (je ne te parle pas de la chirurgie de la cataracte qui consiste à remplacer le cristallin opacifié par une lentille synthétique transparente qui restera en place pour le reste de la vie), et après l’œil, les dents toutes (ou quasiment) en place ou remplacées. Bref, toutes les conditions pour que notre corps puisse jouir des bons côtés de la vieillesse, l’expérience et l’appétit pour chaque jour comme s’il était le dernier, tout le contraire « de ces grimaces difformes et pitoyables ». Montaigne l’a écrit mieux que quiconque : Je n’ai pas d’autre passion que l’amour qui me tienne en haleine. Ce que l’avarice, l’ambition, les querelles, les procès font à l’endroit des autres qui, comme moi, n’ont point besoin de vacation assignée, l’amour le ferait plus commodément : il me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne, rassurerait ma contenance à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la corrompre ; me remettrait aux études sains et sages, par où je me pense rendre plus estimé et plus aimé, ôtant à mon esprit le désespoir de soi et de son usage et le raccointant à soi.

ET RETIENS TOUT AFFIRME ET ADDITIONNE

Et des sensibilités.

Et retiens tout, affirme et additionne, sur le chemin on est, on imagine, on, en majesté : tu es, nous sommes, et composant, et défendant, sans rien sur les épaules, sur le chemin un reste de soleil, des épreuves et des sensibilités, tout aurait penché sur le possible, tu y étais, tu tenais du plus loin au plus ensemble,

je cherche et je te tiens, du chemin au soleil pâle, sans y penser, des rivières de sentiments, cœur de diamant, et coupe, coupe, tu y penserais, tu te souviendrais, soutenant, en marche tu reviens, tu serpentes, pâle soleil et œil robuste, durement et encore, se donner, devant, en avant, sait-on, devant,

on ne sait pas, on ne sait rien, que reste-t-il, des aveux et des secrets, la mémoire, tu respires, tu tiens, sur le chemin tu donnerais un coup de pied aux herbes, aux branches à terre, frottement, écorçage, tempérament, défaut et solitude, une histoire pour dire les jeux oubliés, les rires effacés, larmes,

en chemin, porte et emporte, avance et recommence, abandon, le pied dans les aiguilles, sous un pin tu cherches, de branches en branches, écorces à bateau, et vogue, vogue, de la source au plus profond, on avance, tu respires, il y avait des enfants en partance, l’espérance du profond, de la source,

au grand fond, tu penches, tu regardes, les yeux sous les aiguilles, résine, comprenons bien, y sommes-nous, nous fûmes enfants, attirés de la source au plus profond, tu te noierais, tu irais entre les feuilles et les branches, arbres perdus, enfants abandonnés, poissons sous les cailloux, une feuille en surface,

assis au bord, le flot passe, s’il brûle en l’espace et au bord du flot tout passe, on cherche et on cache, tout glisse, je te demande, je te retiens, tu te penches, y sommes-nous, à l’horizon sans oublier, sans oublier, je suis à ta dérive, je te tiens, tu serres, que reste-t-il, des yeux souffrants, et on imagine,

on, en majesté tu es, nous sommes, et composant, et défendant, sans rien sur les épaules, sur le chemin un reste de soleil.

Michel Chalandon

lecture JJ Dorio 29 avril 2023