MAI 68 UN ROMAN

MAI 68 UN ROMAN

Ce commencement qui n’en finit pas…

Séquence  6

IL Y AVAIT UN PIANO DANS LA COUR DE LA SORBONNE

Il y avait un piano dans la cour et un type qui jouait de la musique

Il y avait un piano dans la cour de la Sorbonne et tout autour des gus et des gonzesses qui déplaçaient les montagnes

Il y avait un piano sur le sable des rues dépavées

Il y avait un piano qui faisait un bœuf sur le toit de la Grande Utopie

Il y avait un piano forte et un pianiste fortiche qui mélangeait Monk et Bach

Il y avait un piano dans l’amphi et des filles en djin qui dansaient le jerk

Il y avait un piano dans la cour et des groupes de femmes alentour qui naissaient

Il y avait des idées nouvelles pour changer la vie changer la mienne avec la tienne la sienne la l’heur sur lesquelles soudain on pianotait

Il y avait un piano pour fêter ça

Parler à tous parler au mieux

Être soudain en capacité d’écouter des paroles contradictoires

Être ouvert aux choses inconnues au changement d’optique

Il y avait une musique dans l’air qui nous faisait créer des images et des métaphores

Sur les murs de la vie vite

Il y avait un piano

de la musique avant toute chose

qui parlait de prendre la parole

Comme on avait pris la Bastille…

CONTRE LA TERREUR DE L’EXISTENCE L’ÉCRITURE courriel 65

65

P.C. à E.M.

Je pense que le moment qui a été déterminant pour Homo sapiens est celui où la conscience réflexive a été confrontée à l’impensable de l’existant, à ce qui n’avait pas de sens : la vie, la mort, le cosmos, les étoiles, les vents, la nature…Et la conscience de Sapiens a été littéralement terrifiée. Sapiens a alors déployé un tas d’artifices : magiques, religieux, philosophiques afin d’imaginer des systèmes de pensées et des structures symboliques qui simplifiaient le monde et qui lui permettaient de faire face. Il me semble que l’écriture permet de retrouver cette terreur initiale et permet de se tenir debout face à l’impensable.

E.M à P.C.

Ainsi l’illusion, le désordre, l’erreur, le bruit, vont-ils accompagner sans relâche l’activité pensante d’Homo sapiens, laquelle est jeu, ruse, effort, dans la zone d’activité et la brèche d’incertitude.

.

P.C. (3 décembre 1953-…) né à Fort de France, romancier, conteur, théoricien de la créolité dans le sillage de Césaire et sa négritude

E.M. (8 juillet 1921…..) il faut croire que la recherche de la « complexité » conduit à la quasi immortalité…

DISPARITIONS XII

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Jean Jacques Dorio

DISPARITION XII

Annie Le Brun

79 / 86

84

Le geste et la parole

Et la main qui écrit

Et qui mime le monde

L’agent agissant l’agi

Le parlant la parole

Et le souffle des mots

Et le démon du rythme

Qui peut donner

l’illusion

De dire vrai

Ou dire

n’importe quoi

C’est le dilemme

Entre la Môme Néant

Et la Môme Imagination

Qui chante la réalité

Et c’est la forme

Qui nous reste habituellement

Invisible celle du Temps

C’est la Recherche

de cet espèce d’espace

sonnant et trébuchant

Que le créateur du surréalisme

appelait

l’or du temps

JJ.D.

RUE DE LA BERGERONNETTE

Dans ma rue

Quand revient le printemps

Une bergeronnette

Fait inlassablement

Son va et vient

.

De même celles

Qui suivaient

La charrue de mon père

Tranchant la terre de Boulbene

Comme du bon pain

.

Celles de ma rue sont grises

Jaunes étaient celles qui suivaient

le sillon labouré

De gauche à droite

Puis de droite à gauche

.

Exactement comme ces vers

Que l’on nomme boustrophédons