SECRETS SUR LE BONHEUR courriel 51

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

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F. à F.

Le plus grand secret pour le bonheur, c’est d’être bien avec soi. Naturellement tous les accidents fâcheux qui viennent du dehors, nous rejettent vers nous-mêmes, et il est bon d’y avoir une retraite agréable ; mais elle ne peut l’être si elle n’y a pas été préparée par les mains de la vertu.

F. à F.

Il peut fort bien arriver que la vertu ne conduise ni à la richesse, ni à l’élévation (la gloire), et qu’au contraire elle en exclue : ses ennemis ont de grands avantages sur elle par l’acquisition de ces sortes de biens.

Mais une récompense infaillible pour elle, c’est la satisfaction intérieure. Chaque devoir accompli en est payé dans le moment. (…) On trouve dans sa propre raison et dans sa droiture un plus grand fonds de bonheur que les autres n’en attendent des caprices du hasard.

F. 11 février 1657-9 janvier 1757 : il vécut 100 ans moins un mois et deux jours, à cheval sur deux siècles (le XVII° et le XVIII°) On peut dire de lui ce qu’on dit de Voltaire : sa vie fut son plus grand chef d’œuvre. Bien que des œuvres il en produisit à profusion : Entretiens sur la pluralité des mondes, De l’origine des fables, au théâtre il donna La comète, il avait de qui tenir dans ce domaine, c’était le neveu de Corneille.

Après tout cela, ce sage, ce vertueux, c’est heureux est toujours un homme; il n’est point arrivé à un état inébranlable que la condition humaine ne comporte point; il peut tout perdre, et même par sa faute. Il conservera d’autant mieux sa sa gesse ou sa vertu, qu’il s’y fiera moins; et son bonheur qu’il s’en assurera moins.

F.

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Jean Jacques Dorio

DISPARITION X

Un certain Brassens

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Le jour de sa disparition, le 29 octobre 1981,  on pouvait lire sur le journal du soir

GEORGES BRASSENS L’ANARCHISTE DE CŒUR

Georges Brassens est mort vendredi 30 octobre dans une villa de la banlieue de Sète d’un cancer généralisé. Il était âgé de soixante ans. Ses obsèques ont eu lieu samedi matin 31 octobre, à 8 heures. Le corps du poète a été enseveli dans le caveau familial de l’ancien  » cimetière des pauvres  » à Sète après un bref éloge funèbre prononcé par l’abbé Barrès, un ami de la famille.

MILLE MOTS POUR LE DERNIER VOYAGE

 » Casser sa pipe « ,  » passer l’arme à gauche « ,  » manger les pissenlits par la racine « … Il est bien des façons de dire la mort. Derrière l’humour absurde de ce foisonnement d’expressions se cache le désir de narguer le destin par le jeu des mots. « 

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LES MILLE MORTS DE BRASSENS

 Pas besoin d’être Jérémie

 Pour d’viner le sort qui m’est promis

S’ils trouvent une corde à leur goût

 Ils me la passeront au cou

La mauvaise réputation

Ici-gît une feuille morte,

Ici finit mon testament…

 On a marqué dessus ma porte :

 « Fermé pour cause d’enterrement. »

 J’ai quitté la vie sans rancune,

J’aurai plus jamais mal aux dents :

Me v’là dans la fosse commune,

La fosse commune du temps.

Le testament

Chaque fois qu’je meurs fidèlement (bis)

 Fidèlement

Ils suivent mon enterrement

Mon enterrement

Au bois de mon cœur

Plutôt qu’d’avoir des obsèqu’s manquant de fioritur’s

J’aim’rais mieux, tout compte fait, m’passer de sépultur’

J’aim’rais mieux mourir dans l’eau, dans la feu, n’importe où,

Et même, à la grand’ rigueur, ne pas mourir du tout.

Les funérailles d’antan

Si c’est mon triste lot

De faire un trou dans l’eau,

Racontez à ma belle

Que je suis mort fidèle,

Et qu’ell’ daigne à son tour

Attendre quelques jours

Pour filer de nouvelles amours

Je rejoindrai ma belle

Pauvres rois pharaons, pauvre Napoléon

Pauvres grands disparus gisant au Panthéon

Pauvres cendres de conséquence

Vous envierez un peu l’éternel estivant

Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant

Qui passe sa mort en vacances

Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Pas jaloux pour un sou des morts des hécatombes

J’espère être assez grand pour m’en aller tout seul

Je ne veux pas qu’on m’aide à descendre à la tombe

Je partage n’importe quoi, pas mon linceul

Le pluriel

Je mourrai pas à Montfaucon

Mais dans un lit, comme un vrai con

 Je mourrai, pas même pendard

 Avec cinq siècles de retard

Ma dernière parole soit Quelques vers de Maître François

Et que j’emporte entre les dents

 Un flocon des neiges d’antan

Le moyenâgeux

Et si jamais au cimetière

Un de ces quatre, on porte en terre

Me ressemblant à s’y tromper

Un genre de macchabée

N’allez pas noyer le souffleur

En lâchant la bonde à vos pleurs

Ce sera rien que comédie

Rien que fausse sortie

Trompe la mort

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Si vous n’avez pas cinq minutes à perdre, ne lisez pas la suite. Si votre esprit n’a pas l’habitude de battre la campagne, passez votre chemin. Si votre cœur est incapable d’offrir un myosotis à une fille, n’écoutez pas Brassens. Mais si vous aimez les mots chantés à voix profonde et douce, et comme Anne Sylvestre, « les gens qui doutent », Vous êtes les bienvenus sur un rythme de Django, diablement manouche, avant qu’un peu de terre n’emplisse votre bouche.

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 De Cette à Sète

Le petite presqu’île

Où jadis bien tranquille

 Moi je suis né natif,

Soit dit sans couillonnade

Avait le nom d’un ad-

jectif démonstratif

Moi, personnellement,

 Que je meur’ si je mens,

Ça m’étais bien égal ;

 J’étais pas chatouillé,

J’étais pas humilié

Dans mon honneur local.

Mais, voyant l’infamie

Dans cette homonymie,

Des bougres s’en sont plaints

Tellement que bientôt

 On a changé l’ortho-

Graph’ du pat’lin

Jeanne Martin (chanson posthume)

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 Que de mots ! Issus de maux Et merveilles Et de visages Venus d’un temps Où l’on chantait Pour un oui Pour un non Des paroles Qui s’envolent Que de mots ! De syllabes Sur le sable C’est l’été Sur la dune Sous la lune Quatre accords De guitare De Brassens De Béart Que de maux ! Mis en mots Dans l’incendie Du temps Que nous traversons Grand brûlé Ou Phénix Avec Mallarmé Et son ptix Ou la mystérieuse Madame X. Une énigme qu’on ne sait sur quel pied danser d’un certain Roger Vitrac

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Une lettre à ma morte

Ma chère Jo

Je t’écris sans savoir où tu en es et ce que tu penses. Je t’ai perdue, souviens-toi, il y a sept ans. Je t’écris dans notre couche commune que j’ai désertée à de rares exceptions, essentiellement pour aller chez notre fille cadette à Paris puis à New York. Je t’écris sans trop savoir moi aussi où j’en suis et ce que je pense. Cependant, tu t’en doutes, je n’ai pas abandonné, j’ai continué mes instants créatifs à sauts et à gambades. Tu sais pour l’avoir intimement observé combien j’aime laisser toujours une place pour l’inattendu, le coup de raccroc, dixit Tristan Corbière, la chaise en grain de paille de Vincent qui espérait y asseoir la Beauté… Je t’écris, hasard objectif du calendrier, en cette nuit qui commence l’équinoxe d’automne 2021, ce 22 septembre où, chante Brassens, au diable vous partîtes…

70 «

«  J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques et, en même temps, d’expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : qu’est-ce que la Poésie? quel est son but? De la distinction du Bien d’avec le Beau; de la Beauté dans le Mal; que le rythme et la rime répondent dans l’homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise; de l’adaptation du style au sujet; de la vanité et du danger de l’inspiration, etc., etc.; mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, j’amoncellerais sans fruit les explications. » Charles Baudelaire

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Mon cher vieux

Certes nous le connaissons par cœur ce fragment de la préface de Baudelaire…mais en face d’un monde cruel et perdu, il convient de boire continuellement l’alcool de la lucidité distillé par ce poète grand et pudique. Le métal ne risque rien, diras-tu. Je le pense. Mais il m’arrivait, autrefois, de me laisser aller au charme de mes chants, et ceci devant des individus faits à la diable. C’est pour éviter de semblables errements que j’appelle toujours Baudelaire à mon secours. Ne nous y trompons pas : une vigilance assidue peut seule nous aider à échapper à leurs griffes. Les moyens dont ils disposent pour nous diminuer et même nous prostituer sont innombrables et efficaces (exploitation de la vanité surtout). Comme bouclier nous ne disposons que notre tremblement (je songe à ta fameuse citation de Goethe). Un moment d’inattention et c’est la ruine, l’abdication, l’engrenage, bref ce que tu appelles le pluriel, un pluriel qui se croit singulier. Le pluriel ne vaut rien à l’homme Et sitôt qu’on On est plus de quatre on est Une bande de cons.

Georges Brassens faisant suite à Baudelaire

Lettre à Roger Toussenot  Paris mardi 16 novembre 1948

LA NUIT LA NUIT

La nuit la nuit

Une phrase de Spinoza

Un vers de Pessoa

Une pensée de Doriola

Mais je ne sais plus très bien

Qui était le dernier ?

Était-ce un escrimeur

Ou un cavalier ?

.

La nuit de Spino

Avec son conatus

Et son bouquet d’affects

La nuit de Bernardo Soares

Un des hétéronymes

Du père de l’Intranquillité

Et la nuit de Dorio

Qui a perdu papa maman

Et le do de sa clarinette

.

Au pas au trot au galop

A galopar A galopar

Hasta enterrarlos en el mar

Entrez entrez

Dans la nuit d’Alberti

Enterrez-y qui vous voulez

La nuit sera belle

Sur les ailes de Romain Gary

.

La nuit la nuit

Noche buena y noche oscura

Le poème trébuche

Comme si c’était la fois ultime

(la ultima vez)

Puis se repose

Ni vers ni prose

La nuit la nuit 30 hypnographies (détails) nuit du 12 avril 2026