TRAIN DE NUIT

Tu prends cette nuit un train dont tu ne connais pas la destination

Tu as découvert au dernier moment que tu partais de la gare Au Gorille

Tu l’inscris à tout hasard sur ton carnet de voyage sans souci du quand dira-t-on

Passager clandestin tu ignores si le voyage aura une fin

Au diable tu es parti ce 22 septembre selon l’injonction du chansonnier de la gare susdite

Compartiment Poète qui cherche à t’introduire dans une autre manière d’être au monde

pour te libérer du monde établi dans lequel tu crois vivre

Drôle de prétention

La suite tient en trois notes

Trois petites notes de musique

Qui sans crier gare

Vous reviennent en mémoire

Pour ne pas mourir

DES POÈMES

D’obscures clartés

En brasier des ombres

Je lis des poèmes

.

Floraisons fugaces

Semaisons, bonaces,

Viennent sous ma plume

.

Tout ce qui fait sens

À l’œil à l’oreille

Frisant le non-sens

.

Au grenier sans trêve

Je secoue mes rêves

J’abolis le temps

Nuit blanche sur la page

La main sans maître projette

Son alphabet des ombres

Jacqueline Saint-Jean

écrivant en vis-à-vis d’un carnet d’hypnographies tracées par JJ Dorio

un livre d’artiste imaginé le printemps et l’automne 2014

imprimé en 12 exemplaires

ÉCRITURES OPPOSÉES

L’écriture cocon

Cette première nuit

D’automne

Opposée à la cochonnerie d’écriture

d’Artaud le Momo

.

Assis dans un voltaire

À l’arrêt

Essayant de recoudre un monde

Qui se défait à vitesse grand V

Ou à Rodez chez les fadas

Des électrodes plantées

Dans le cerveau

.

L’écriture grand-père

Fantaisie assurée

Pour mes cinq petits enfants

Tant que blanchissent mes cheveux

Ou bien le livre de l’intranquillité

De Pessoa sans descendants

S’inventant des personnages de papier

.

L’écriture sur le quai aux fleurs

Où vécut Vladimir Jankélévitch

Qui dut dans la douleur

Reconstruire son appartement

Dévasté par la peste brune

.

L’écriture dans mon jardin

Perché sur mes amandiers

En essayant de tenir à l’écart

Tout ce qui gâche nos mots

Quand ils filent le coton noir

D’un monde déglingué

DES LIGNES

Je lis des lignes

Qu’au fur et à mesure

J’oublie

Je bats le temps

Le tempo de la Jazz

O Man Maman

La manne jazzwoman

Billie

Et l’argot blanc

.

T’as pas eu la douleur

De perdre comme moi

Un magnifique être vivant

Mon épouse

Dont onze ans après

J’ai toujours le blues

.

Je l’écris

Ligne a ligne

Ce 22 septembre

Une chanson

Si triste

L’automne

D’une vie

Au diable

Vous partîtes

UNE LECTRICE

Les yeux de la lectrice :

-Plaignez-moi disent-ils

Je ne sais pas où va m’entraîner

Ce disciple de Saussure

(c’est pour elle comme un caillou dans sa chaussure)

.

Les pages se suivent

Notre lectrice est de moins en moins rassurée

On la sent même dépitée

– Comment se dit-elle

Je suis une des rares Pénélope à retisser pour autrui les pensées de ce phraseur pour le moins évanescentes

Et voilà que ce freluquet

Oublie la règle élémentaire du bon romancier :

Ne jamais faire douter son lecteur de son imagination

De sa capacité à participer

À la matrice mouvante

D’un monde créé par le langage

.

(On ne sait pas ce que pense de cette scène notre saussurien

Aux dernières nouvelles on l’aurait vu les mains blanchies de craie

Réécrire une théorie tournant le dos à son système initial)