UN LIVRE UN COUTEAU UN ÉCRAN

Je dors avec un laguiole sur ma table de chevet. Nul crime en perspective, mais le couteau me sert à découper les pages d’un livre publié par l’éditeur Corti. Cette nuit il s’agit d’un passage sur la poésie fugitive définie par la prestigieuse Encyclopédie. Ces petites pièces sérieuses ou légères qui s’échappent de la plume d’un auteur en diverses circonstances de la vie. Diderot et d’Alembert seraient bien étonnés de voir leur définition apparaître sur un écran tactile. Reste ce livre que je découpe page à page, pour le plaisir de découvrir un langage qui me tient en éveil, entre deux sommes.

UN NOUVEAU POÈME

J’hésite au seuil de ce nouveau poème

J’essaie les voix d’un chant fragile

Des images des paroles plus ou moins pures

J’écris je lâche les chevaux de la littérature

Ou symboliquement l’âne de la psychanalyse

Je noue le verbe d’un moi multiple

Avec le monde qui me tracasse

et à la limite me déchire

Mais il faut tenir il ne s’agit pas

De se défaire entre les lignes

De gâcher le travail du poème

Qui maintenant s’est écrit peu ou prou

Illusion créatrice ou commencement

qui n’en finit pas de nous étonner

LIGNES DONT ON FAIT LE DEUIL

Dans le désordre du linge de ma couche

Je couche ces quelques lignes

Dont je fais aussitôt le deuil

Car tout simplement et bêtement

J’ai perdu la page de mon carnet

Où je prosais ces quelques vers

Un dieu malin me les aura cachés

Dans le maquis des phrases

Qui sans compter les heures

S’additionnent dans ma chambre d’écriture

ON N’ÉCRIT PAS SANS Y LAISSER DES PLUMES

On n’écrit pas sans y laisser des plumes, plumes gauloises ou sergent major, que l’on mouillait sur son poignet avant de suivre la ligne où l’on traçait avec application ses pleins et ses déliés. Ainsi l’on s’imagine sur son banc d’écolier recopiant avec soin la Morale du jour :  il faut s’appliquer et persévérer. On n’écrit pas sans y laisser ses plumes de jeune oiseau piailleur puis de vieil animal gouailleur qui s’amuse à déconstruire la fable du monde. On n’écrit pas sans ses rêves d’enfant, désormais aux cheveux blancs, oiseau de vie qui nous picore, oiseau de mort qui disparaît avec notre corps.

Astoria dans le quartier du Queens New York 14 mai 2018 pour le premier jet, Martigues 20 décembre 2024 pour cette version.

C’EST MOI ÇA ?

Chacun se regardait vivre et disait : ce n’est pas moi, je me suis trompé de livre. Norge

Moi n’a pour moi que peu d’intérêt

Je l’affirme mais ne signe pas

Ce serait oublier tous ces moi que ma manie d’écrire tout et son contraire a fixés, années après années, sur des carnets, cahiers, feuilles diverses de papier blanc ou quadrillé.

Autant de moi épinglés comme l’on faisait jadis, sur des plaques de liège, des lucanes, scarabées, papillons et doryphores.

Autant de moi qui en de multiples textes tissent leur je.