SOIS LE LÉGER L’AILÉ

fragment sur papyrus
attribué à Callimaque 




la victime du sacrifice

doit être aussi grasse que possible

mais toi garde la muse mince

sois le léger l’ailé

fragment d’un poète grec de l’Antiquité





avec ironie avec tendresse

tu te lances dans cet exercice

sans fin dans ta petite église





avec ironie avec tendresse

il n’y a ici ni curé ni croix

ni dieu qui te terrorisent





avec ironie avec tendresse

tu écris sautillant méditant

sur l’étrange étrangeté

qui t’assiège





avec ironie avec tendresse

tu remues ciel et terre

avec ta petite pelle d’enfant

de trois pommes

et d’un scoubidou









avec ironie et avec tendresse

avec amour qui se lit amor

au croisement de deux langues

à contre sens





avec ironie avec tendresse

léger légère légèrement





avec ironie avec tendresse

petites fourmis prêteuses

des eaux et forêts

des arbres de lumière





avec ironie et tendresse

tes lignes passent

et repassent

au croisement de chaîne

et trame





avec l’armure fragile

d’une recherche

qui restera inévitablement





inachevée

DOUCE DOULEUR





De la douceur





Peut-être est-ce dû

au milieu qui m’entoure :

le bois de pin en surplomb

d’un étang aux mille reflets

et ce mur antique

en grand apparat*

sur lequel je me suis adossé





Tout élément

Qui aussi bien

Aurait pu me faire écrire





De la douleur





*formule des archéologues

poème écrit sur l’oppidum de Saint Blaise

commune de Saint Mitre les Remparts

DEVANT LA TRIPLE MORT QUELLES RESSOURCES ?





les oiseaux et les fleurs

et ceux qui prosent encor

leurs existences





depuis les troubadours

qui chantent l’alouette qui monte au ciel

aux premiers rais

jusqu’à l’aujourd’hui des poèmes

qui n’ont de cesse de maintenir

nos forêts de symboles

en feu





triple mort programmée

des oiseaux des arbres et des fleurs

et de ceux et celles étiquetés

sous le nom de « poètes »





ces activistes un peu sorcières

un peu porteurs de joies enfantines

et de questions qui brûlent les lèvres :





Que peut-on encore fabriquer aujourd’hui

Qui puisse être

 – malgré le ravage écologique –

Une ressource

Pour ceux et celles qui viennent ?





italiques Isabelle Stengers

ajout et mise en forme

jj dorio

VOILÀ TOUT EST DIT





J’ai beau les retenir les mots m’échappent

Je connais leur danger leur manque de réalité

Mais je suis dans l’arène

Le dictionnaire est lâché

Je le cite et m’adonne à sa versatilité





J’ai beau les retenir les mots m’échappent

Vaniteux mesquins égocentriques

Intrigants facétieux

 – Passez au large leur dis-je

Laissez-moi à ma guise robinsonner





Mais  ils ne m’écoutent pas

Ils s’écoulent sans cesse

Fleuves intranquilles

Qui sortent de leur lit

Sans raisons et sans rimes





Ils passent d’un lieu à l’autre

D’un livre terminé à un livre recommencé

Jusqu’au jour –cette nuit –

Où les mots enfin reposent

au fond du sablier :





Y con eso quedo dicho todo !*

Voilà…tout est dit !





*derniers mots de Bartleby y compañia

Enrique Vila-Matas (2000)

PAS DE QUOI EN FAIRE UN POÈME





Alors reste la main

la muette qui cherche

sur la portée des mots

la note juste de l’instant

Jacqueline Saint-Jean

Solstice du silence

Editions Alcyone





Pas de quoi en faire un poème

me dit l’empereur philosophe :

Écrire ses pensées chaque jour

était un de ses dadas.





Pas de quoi en faire un poème :

Bientôt tu auras tout oublié !

Bientôt tous t’auront oublié !*

*Marc Aurèle





Pas de quoi en faire un poème ?

Je sais bien mais quand même

Sans pouvoir et sans pensée particulière

J’essaie de le faire ce poème





Unique et sans chichis

Il m’oblige à déployer

Les formes imaginatives

Qui font le corps d’un texte

En perpétuel mouvement





Je l’écris ce poème

Vers le haut vers le bas

Je l’écris à la lettre

Allant de l’une à l’autre





C’est un texte plutôt

Encore à parfaire

Mais qui en sa première version

se déploie ainsi :





le fil d’amour des poèmes

que je lis et relie sans cesse

à ce que j’essaie de faire au mieux

en jetant au panier le pire





la boîte à outils de mes lectures

qui m’ouvrent à l’inconnu

à la sérendipité

au rejet des grands maîtres

de systèmes toujours mâles

et toujours dominants





le fil d’amour de mes sorcières

comme les autres*

qui ont l’art de tisser des savoirs

des délivrances éphémères

mais que d’autres espèrent-elles

prolongeront





*Anne Sylvestre