TROIS FRAGMENTS À PART MOI

662 L’AVENIR DE LA POÉSIE Si j’ai confiance en l’avenir de la poésie (alors que son présent est absent de tout bouquet médiatique), c’est parce qu’il est des émotions, je le sais, que seul un poème peut offrir par ses moyens spécifiques.

663 LA PAGE D’APRÈS Tu n’y penses pas C’est celle-ci l’unique qu’il s’agit de tracer Arracher son chiendent ou ensemencer Guetter le gibier l’oreille aux aguets Et la main qui improvise au risque de la rater La cible de cette page qui –vaille que vaille – cicatrice ou matrice, est terminée.

664 JE ME SOUVIENS de ce prof de philo, dont j’ai oublié le nom à jamais, qui, dans l’amphi de la fac des Lettres, rue Albert Lautman à Toulouse, mimait en les disant les dialogues socratiques, particulièrement celui du sophiste Calliclès, avec la jouissance d’une parole issue des risibles amours de l’ironie.

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ÊTRE À CHERCHE

ÊTRE À CHERCHE dit le dictionnaire est ne pas avoir de points au jeu Être à cherche d’un texte nouveau qui repart de zéro Dans la Recherche ce sont ces rares moments où l’on voit la nature telle qu’elle est, poétiquement Être à cherche d’une métaphore vive même dans ces moments où la vie ne tient plus qu’à un fil mais surtout pas celui des infos en continu : dans la chambre (de l’hôpital) ni télévision ni radio J’aurais eu le sentiment d’être envahi par les moustiques Désormais toute parole, toute phrase me faisait sentir son prix Ma mâchoire détruite avait une gueule de métaphore et ce n’était pas plus mal ainsi Les vivants et les morts bayent aux corneilles Les vivants et les morts à la fin s’évaporent 2 Ces rares moments où ce que l’on cherche vient sous la plume, poétiquement Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, comme un courant d’air qui renouvelle nos pensées Mais le lendemain faut tout recommencer On a perdu son erre Les vivants et les morts plongés dans leur sommeil Les vivants et les morts ont de grandes dolors 2 Dolor et dolorisme : les pauvres nonnes en ont sué dans leurs draps-linceuls proches du suaire Ces pauvres fillettes forcées à se flageller avec les ronces de la vie Femme Vie Liberté cri de ralliement des sœurs d’Iran que les patriarches d’un Allah bourreau veulent soumettre la vie durant à la mort lente Allah Akbar cri des salopards qui ont fait exploser Wolinski et Cabu Allah Akbar Dieu est le plus grand des mécréants le plus grand des pourvoyeurs de monstres Allah Akbar ou bien le cri des Croisés massacrant et brûlant tous les habitants de Béziers : Tuez les tous Dieu reconnaîtra les siens Être à cherche de son passé hospitalier Soudain viennent me percuter les multiples opérations que je dus subir ma vie durant – Vous passez en premier M. Dorio Montaigne dont la santé était la plus précieuse des choses à laquelle s’employer (la volupté, la sagesse, la science et la vertu sans la santé se ternissent et s’évanouissent) n’en aurait pas fini de gloser si on lui avait ôté l’appendicite à 24 ans, la vésicule biliaire à 57, la prostate à 66  Mon sac à bile était trop lourd dans son liquide quatre cailloux jouaient aux billes Mon sac à bile –la vésicule- on l’a ôté Un chirurgien habile l’a découpé et puis donné au chat perdu qui rôde près des blocs opératoires C’est un chat blanc il faut bien ça pour absorber les maux multiples tous les calculs les drames accumulés dans les organes que l’on découpe suivant les pointillés Quant à moi maintenant ma bile en continu goûtera vers le duodénum Plus d’humeur verdâtre qui macère et empoisonne le petit bonhomme Délivré des soucis je vais pouvoir  chanter Verlaine et Boris Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur ma bile mais je ne m’en fais pas le soleil reviendra… clinique de Martigues 15/05/2002 04h37 1 Philippe Lançon 2 Raymond Queneau

SE COUCHER TARD NUIT

SE COUCHER TARD NUIT 1 Se coucher tôt, c’est bien connu, c’est faire son lit du côté de chez Swann Mais c’est un leurre, car pour écrire sa grande œuvre, le sublime narrateur passe nuit blanche après nuit blanche Ainsi le vrai incipit d’à la recherche du temps perdu, est-il « Longtemps je me suis couché de bonheur » passant mes nuits à noircir mes cahiers d’écoliers  sur toutes les pages lues sur toutes les pages blanches 2 Le pastiche est la source de toute littérature Comme les repeints successifs font le portrait éclaté d’Odette de Crécy, miss Sacripant, la dame en rose, la dame en blanc, la femme de Swann, la femme en bleu d’Henri Matisse Je parie que cette poétique de l’empiètement produit chez le lecteur une manière de surimpression sur ce que, faute de mieux, nous nommons « la réalité » Ou bien mon texte trop « mal en ordre » le décourage d’en débrouiller les fils Coupant court, j’opte pour « cette hypothèse où l’art serait réel » 3 Ainsi cet art de l’écriture pratiqué par un être « en lambeau », un des journalistes miraculeusement rescapé de « chez Charlie », qui, contraint à trois mois de silence « pour que la lèvre inférieure et ses alentours aient une chance de de cicatriser », écrit sans cesse sur une ardoise avec un feutre qui a remplacé la craie de notre école primaire Quand son frère humain l’informe que la foule se répand dans la rue criant « Je suis Charlie », Philippe Lançon, puisque il faut l’appeler par son nom, traduit par : Profite du soleil malade Dans la paresse de marbre Recouvert de son drap De morphine Il y a peu tu me dansais Un poème de Mickiewicz Qui certainement n’existe pas « Rêve d’un homme calme, tranquille » Sur mon bras blessé Cette hypothèse où l’art seul nous tient debout : « Imagine que tu es une marionnette et qu’on te tient le haut du crâne par les cheveux » De bonheur souvent j’ai couché sur mon papier les maux d’un bavard invétéré ( de « vétéran ») une manière de faire qui s’est renforcée dans le temps Profite du soleil de nuit d’un encore bien portant avec le silence du langage absolu, du langage pensant 4 du langage pensant absolument la convergence et la divergence, la page blanche et la métaphore vive, …

1 Raymond Devos 2 Paul Eluard 3 Marcel Proust 4 Maurice Merleau-Ponty