LA MAISON BLEUE LE REQUIEM DE FAURÉ et moi et moi et moi

Quand on va sur ses quatre-vingt ans il convient de se résoudre à une autre forme d’existence m’a confié le poète W. qui était depuis un mois enfermé à sa demande dans un hôtel psychiatrique sur les hauteurs de San Francisco San Francisco Où êtes-vous guitares saudade Ma liberté Ma nostalgie Le Forestier

Quand on va sur ses cent ans il convient de s’effacer sans déranger sans faire de bruit en ayant laissé des traces dans un volume dépareillé qui fera le bonheur secret d’une adorable enfant voleuse de livres En lisant cet illustre inconnu elle apprendra qu’il s’en est allé léger léger en écoutant le phrasé doux et mélodieux du Requiem de Gabriel Fauré

GABRIEL FAURÉ est né à Pamiers en 1845 (ou à Gaillac-Toulza disent se contredisant les notices) Son père instituteur y épousa une fille du village, une belle accordée Quelques côteaux plus au sud, je naquis cent ans après à La Bastide de Besplas en Ariège (Je devrais peut-être avoir vergogne de placer côte à côte lui le grand musicien et moi le poètereau, ses archets du dernier quatuor, mes lignes de moineau) De Gaillac-Toulza par les chemins des champs et les fermes isolées d’où les derniers paysans ont disparu, on passe à Saint-Ybars, à Castagnac, puis on descend vers Méras qui surplombe mon village de naissance Fauré fit chanter des poèmes de Verlaine et de poètes aujourd’hui inconnus comme Arnaud Silvestre Vers la fin de sa vie Gabriel affecté de surdité composa la musique de l’Horizon chimérique écrit par Jean de la Ville de Mirmont

Un poème de bien des manières peut se sillonner la mienne ce matin a la couleur du terre fort où maints Cathares furent brûlés : Les goélands perdus les prendront pour les leurs

COMME UN DOUX SOLEIL

Comme un doux soleil Me revoilà au printemps 2011 à Bâle Méditant sur la tombe d’Erasme

dont la Folie médisait par sa bouche

Un peu avant nous avions parcouru le long du Rhin la Solitude-Promenade qui nous avait conduit près des machines dadaïstes de Jean Tinguely issues de matériaux de récupération sur les décharges publiques

dont l’ami Brugeilles tira à sa manière maints Don Quichotte

(qui reposent désormais après d’infinies pérégrinations à l’écurie du musée du Réservoir à Sète)

Comme un soleil doux

Je me souviens assis sur la pierre tombale de l’admirable humaniste réfugié à Bâle pour ne pas être brûlé avoir écrit de courts textes en prose poétique des étrangetés qui ressemblaient à des récits de Schizos imaginés dans Noeuds le livre de Laing l’antipsychiatre :

« le schizo freine la vie ordinaire / de celui qui parle et qu’on n’écoute pas/

et de celle qui désirant qu’il la désire / fait semblant qu’elle le désire/ pour se faire désirer « 

Ce qu’en d’autres circonstances ce diable de Picasso appela

Le désir attrapé par la queue

Martigues 5 janvier 2024 3h du matin puis pour les derniers ajustements 11h33

UNE LIGNE PAR JOUR ET JAMAIS DE RETOUCHES

Histoire d'un projet, ou comment l'auteur dispose d'une année nouvelle, s'impose une contrainte et expose son Sujet : 

Écrire des alexandrins
Une ligne par jour et jamais de retouches.




Mon premier vers le jour de l'an ouvre ses pas.
Un doux combat. Ainsi les mots se frottent aux choses.
Et le Sujet ? « Soi comme un autre »... animal !
En éveil, aux aguets, Sois ce fou qui dit vrai,
Cet oiseau de passage oubliant son destin.


Flux et reflux, encre et lavis, noirceur lumière,
Septième jour shabbat. Dieu nettoie ses outils.
Au hasard Balthazar. Sur le buisson ardent,
Je serai Je suis La grande tautologie.


Un dur combat C'est l'A.B.C. de tout artiste,
Complexité Jubilation Humilité,
Et À l'écart Loin des pouvoirs...la liberté !
Le pied léger sur nos écrits, la facétie,
Grattant obstinément le palimpseste gris.
En quête d'un lecteur recréant mes écrits,
M'oubliant, s'oubliant en quelque métaphore.


Papiers collés sur mes pensées en vain je rame,
Le cristal sur la mer, le murmure des vagues
Et le livre du jour pour nous renouveler.
Comme à l'affût de l'inaccessible et du vrai,
Ce presque rien roulant ses dés dans le grand jeu.

Je ne sais pas. Je sais. Terra incognita,
Étoiles, bactéries, le hasard nous fit naître.
Essais répétitifs d'alexandrins labiles,
Dans le désordre, on s'organise on gesticule,
Une ligne par jour et jamais de retouches.


Accordéon, mégot, chapeau, didascalies,
Sur la scène où les larmes sont en porcelaine.
Et ce qu'on ne peut dire on l'écrit en silence.
Entropie, énergie, logique des possibles.
Premier mois. Le sablier imparfait se retourne.



DOUZE MOIS EN ALEXANDRINS Encres Vives collection Encres Blanches n° 663 a paru en 2015