CINQ PROUSTIENNES

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La Nature imite l’Art. Témoin cette Mme Machin se faisant appeler Mme Verdurin, tenant salon littéraire, au milieu de sa petite bande. J’y ai rencontré jadis la fille de Mr Proust qui m’a dit s’appeler Albertine, mais je la soupçonne d’être plutôt une Odette des banlieues. De toute manière, toutes les deux, m’a dit Nancy, appartiennent à l’espèce fabulatrice.

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Tant qu’il fut vivant le célèbre écrivain n’admit qu’un seul portrait peint de lui-même, celui de Jacques-Émile Blanche qui transforma le jeune homme inconnu en un personnage de légende, une sorte de prince assyrien avec son orchidée mythique sortant de la boutonnière d’une veste très sombre.

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À l’inverse de l’opinion des Anciens qui croyaient que celui qui fait faire son portrait, signe à la fois son apothéose et son arrêt sur image (celle du mort), le portrait unique du jeune homme à l’orchidée était la promesse secrète d’un avenir radieux, l’image anticipatrice d’un écrivain de génie.

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Après la mort de maman, j’étais anéanti, surtout que s’ajoutait à ma détresse un sentiment de culpabilité : n’y étais-je pas pour quelque chose ? Dans tous les cas j’étais incapable d’écrire quoi que ce soit et l’incipit le plus célèbre d’un roman français (après le mien) m’était totalement « étranger » : Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

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-Mais dis-moi, comment as-tu fait pour noircir, nuit après nuit, tant de pages blanches ?

-D’abord avant de prendre ma plume, à portée de mon encrier, j’ai lu et relu la page d’un.e écrivain.e que j’aimais particulièrement. Non pour l’imiter (j’avais déjà « donné » avec mes pastiches), mais pour me stimuler, m’éveiller et me mettre à écrire ce que personne d’autre au monde n’avait jamais osé publier sous la forme d’un livre.

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TU NE PEUX PAS SAVOIR CE QUE CERTAINS TYPES PEUVENT ÊTRE DÉGOÛTANTS

DANS UN ROMAN LA PRÉSENCE D’UNE THÉORIE ÉCRITE NOIR SUR BLANC est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix 1 Et le prix est parfois élevé quand le narrateur fait de lecture un miroir brisé. Ainsi à peine a-t-il attiré le lecteur de bonne foi en lui présentant une femme charmante, bien sous toutes ses formes, qu’il lui fait « lire déjà dans une version différente toutes ses trahisons et ses fautes ». 2 On dirait un polar des années Série Noire où l’héroïne (appelons-la Éva) confie à l’écrivain de service : « Tu ne peux pas savoir ce que certains types peuvent être dégoûtants. On ne peut se fier à personne, ils essaient tous de vous refaire. » 3 Heureusement que cette vision noire de l’existence peut être tempérée par quelques éclairs de lumière comme ceux que produisaient l’artiste peintre qui vient de mourir plus que centenaire et qu’il avait le chic de refléter dans ses gouaches, encres et brous de noix. (Selon les cartels de ses expositions) Une noix qu’y-a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Qu’est-ce qu’on y voit quand elle est fermée ? 4 Chanson qui nous invite à ouvrir notre réflexion, tel le conte de l’enfant qui rendant visite à son grand-père aperçoit un bocal rempli de noix (encore elles) et y plonge aussitôt sa main qu’il ne peut retirer : si tu en laisses tomber la moitié tu pourras profiter des autres lui dit son pépé. Rien de trop disaient les anciens grecs. Et les Chinois du tao, à la même époque surenchérissaient : ne t’impose aucune fatigue au dehors et pour ce qui est du dedans garde-toi des tourments de la pensée. Théorie, Série Noire, Noix et Tao.La nuit noire est blanche cette nuit où Homo Demens ressuscite le taureau noir dessiné il y a trente mille ans dans la grotte de Niaux (Ariège). Art du souffle, énergie propre aux calligraphes et amateurs de Tai-Chi- Quan. Tant qu’il y a encore cette lumière qui nous permet de l’écrire, noir sur blanc.

1 et 2 Marcel Proust 3 Éva James Hadley Chase 4 Charles Trénet

art du souffle énergie propre aux calligraphes et aux amateurs de Tai-Chi- Quan

SALLE DES POÈMES PERDUS

SALLE DES POÈMES PERDUS Tu grignotes dans la nuit ce biscuit inactuel que l’on appelle encor – semble-t-il ? – un poème    Avec la craie qui le traça sur le tableau noir de l’enfance    Avec le stylo feutre bleu qui enjambe les ponts et les refrains présents    Tu suis ces doigts de faux copiste aimant les lettres illuminées Ensuite c’est la grande inconnue Salle des poèmes perdus

lettres illuminées d’un faux copiste