PLUME (plumplum tralala)

PLUME

Pendant que les gens dorment, ou essaient de dormir, je remue ma plume en tous sens. C’est comme une longue maladie après laquelle on trépasse. Mais on ne dit plus ainsi, le verbe « trépasser » semble désormais faire peur à ces mortels que l’on qualifiait au temps des dieux d’ « heureux ».

J’écris sans dire mot, je mets à la voile, je cingle ou prends un ris.

J’écris Balbec, ce nom magique inventé pour cause de Recherche des lieux perdus. J’écris il n’est bon bec que de Paris et de cette écriture qui naît en l’absence de lecteurs de bonne foy. Non le poète de Douve basse, mais l’écrivain des Essais qui ajouta à Michel son prénom, le nom de sa demeure de Montaigne.

Et non Montagne du Perche où naquit Émile Chartier, fils de vétérinaire, dont le nom de plume fut Alain.

La page est terminée.

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

ON OUVRE UN PETIT LIVRE

manuscrit premier jet en passant à l’écriture clavier (ci-dessous) le texte a été dégraissé

« ON OUVRE UN PETIT LIVRE ON TOMBE SUR QUELQUES FRAGMENTS, tout à coup on s’aperçoit que ces fragments, on aurait pu les écrire, on se retrouve en eux et, à chaque relecture, on éprouve le même bouleversement, la même surprise inépuisable » 1  Chaque nuit entre deux sommes, on vogue toujours et encor, vers l’île d’un poème incertain, tournant et retournant nos feuilles d’encres pourpres dans la colère ou les ivresses pénitentes 2  On ouvre un opuscule au hasard, on tombe sur un empereur de l’ancienne Chine qui a tout abandonné, l’ivresse du pouvoir et ses palais, pour, dans le secret, écrire un livre et construire un labyrinthe, sans penser qu’un livre en construction doit avoir les mêmes lois que celles du labyrinthe, il faut prévoir les moyens d’en sortir, sinon c’est le chaos. Le cas est présenté dans la nouvelle intitulée Le jardin aux sentiers qui bifurquent : Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps, cette cause cachée qui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indiquer. » 3 Ainsi ce fragment 624 que l’on vient d’écrire comme une suite ou un pied de nez au défi borgésien (le lecteur jugera) : Tu n’as ni royaume ni cheval Mais ce minuscule oiseau au bec de plume qui vient la nuit te visiter et te permet sur le papier de murmurer tes petits secrets. Ou bien, cette autre amorce d’un texte qui fut publié par un éditeur de la rue Racine à deux pas du théâtre de l’Odéon : Tu as perdu le compte des jours mais pas des nuits Ces nuits où pas à pas tu grapilles un peu de cette éphémère existence que par un tour de passe-passe tu as réduit à Une minute d’éternité 4  

1 Gustave Roud 2 Rimbaud (Voyelles) 3 Borges 4 Dorio (Librairie-Galerie Racine) 2008

LES VRAIS LIVRES

manuscrit dorio 29/11/2022

« LES VRAIS LIVRES DOIVENT ÊTRE LES ENFANTS NON DU GRAND JOUR ET DE LA CAUSERIE MAIS DE L’OBSCURITÉ ET DU SILENCE » 1 Silence l’arbre remue encore : un spectacle jouissif créé au Cloître des Carmes pendant le festival d’Avignon, l’été 1967. Ça aurait pu être l’histoire d’un cheval noir galopant la crinière en feu, mais il n’est pas venu. Le père Obscurité et la mère Silence ont le plaisir de vous faire part de la naissance de Jean-Jeanne Le Temps. Le temps est un enfant qui joue 3 Le père Silence et la mère Obscurité, leur tâche procréatrice accomplie, se perdent dans les deux temps du romancier : le perdu et le retrouvé. J’ai dit deux temps, peut-être n’y en a-t-il qu’un seul, non que celui de l’homme éveillé soit valable pour le dormeur, mais peut-être parce que l’autre vie, celle où on dort n’est pas -dans sa partie profonde- soumise à la catégorie du Temps. 4 Mais cependant dès que tu dors l’aventure du sommeil commence…5 Et encore plus étrange « UN HOMME QUI DORT tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre » 6 Et la plus grande des confusions peut dans ces circonstances régner, l’homme qui dort est devenu femme, « androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père » 7  « L’homme qui dès le commencement a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la femme…y a contacté une sorte d’androgynéité, sans laquelle le génie le plus âpre et le plus viril, reste relativement à la perfection dans l’art, un être incomplet » 8 La perfection dans l’art est, naturellement, pure illusion, mais tous les moyens sont bons pour la rechercher. Se mettre, par exemple, « en arrêt », suspendre les informations venues des cinq sens, cultiver la « bonne hypnose ». Ruminer, ressasser, mettre à bonne distance les mots et les choses, pensant le monde dans l’obscurité éclairée de silence.

1 Marcel Proust 2 François Billetdoux 3 Héraclite (l’Obscur) 4 Proust 5 Perec 6 Perec/Proust 7 Chateaubriand 8 Baudelaire