« La culture numérique exige des formes nouvelles et toujours changeantes de savoir-lire,
de savoir-faire – une compétence numérique » Milad Doueihi
*
CE BLOG S’ADRESSE AUX LECTEURS NUMÉRIQUES SANS PAPIERS.
Et pourtant c’est un être réel qui l’écrit, d’abord à la main,
sur des carnets de toute taille, des cartes blanches
ou de couleurs, de divers formats, des marges de livres en train d’être lus,
et même, des ardoises imaginaires de l’enfance
– ce que les chinois anciens appellent écrire sans laisser de traces.
Ensuite, après cette première phase, pour donner un texte nouveau
à lire sur la toile, passage obligé par azertyuiop, ce fameux clavier,
qui, en effet peut-être comparé à un piano :
mon piano, ton piano, son piano (écoutez la chanson de Ferré Léo).
Le texte écrit est livré sous forme de poème, le plus souvent,
pour celui ou celle, qui veut bien s’y arrêter un instant.
C’est là que réside la difficulté et la contradiction du média numérique.
Les lecteurs, pour la plupart, ne font que passer,
comme s’il s’agissait d’un « apparaître verbal », comme un autre.
Je n’ai rien contre passes et passages à la Montaigne,
« Je ne peins pas l’être. Je peins le passage…
Il faut accommoder mon histoire à l’heure. »,
Mais lui, faisait son miel des écrits autres, qui le nourrissaient
et lui permettaient d’armer ses répliques, d’écrire à sa manière,
unique et ondoyante, sa « glose » : nous ne faisons que nous entregloser.
Ainsi se dessine l’utopie, la visée de ce blog intitulé, un peu par provocation,
poésie mode d’emploi. Ni modèle d’écriture, toujours en devenir,
ni, encore moins, modèle de vie, mais, sans se bercer d’illusions,
incitation aux extensions du domaine du don*
….sur les sentiers solitaires et solidaires de la création.
*Alain Cavaillé
JE RÊVE J’ÉCRIS LES PERTES ET LES GAINS
Je rêve. J’écris un poème.
Je ne me demande jamais
Pourquoi.
Je rêve. J’écris sur le saule
Du vieil étang
Il n’a plus de grenouilles
Depuis longtemps.
Je rêve. J’écris sur le bouleau
Aussi blanc
Que ma tête.
Je rêve. J’écris Amor
Ce mot qui confond
L’amour et la mort.
Je rêve. J’écris en retenant
Le souffle de la nuit.
Elle a les yeux d’un serpent
Qui se déplace sur les feuilles mortes.
Je rêve. J’écris sur ma porte
C’est toujours ouvert
Entrez sans frapper.
Je rêve. J’écris sur les murs de Mai
Cogito ergo Sum
Rue Descartes derrière le Panthéon
Là où mourut Paul Verlaine.
Je rêve. J’écris un poème.
C’est le dernier. Je compte ses pieds
Sur les doigts de la nuit.
Un enfant crie qui-vive !
Il tire les derniers fils.
Le temps ouvre la main
Des pertes et des gains.
RENDEZ-VOUS AUX RÊVES

question aux regardeurs
qu’est-ce que ça vous raconte?
L’ART DE DÉNOMMER LA MER
de la mer inépuisable
de l’Odyssée
d’ Ulysse et de Simbad
de la mer inépuisable
sur le roc ou le sable
toujours recommencée*
*Paul Valéry
de la mer en péril
continent de plastique
des hommes prédateurs
de la mer mon amour
que nous avons tant aimée
de la mer à tes pieds
qui s’ouvre sur les rêves
d’éternité
de la mer retrouvée
allée avec le soleil*
*Rimbaud
de la mer maternelle
qui nous berce
en son sein
de la mer qui remue
page blanche
plage grise
de la mer qui écoute
les voix des trépassés
de la mer de la lune
qui jouait sur les flots*
*Hugo
de la mer qui fleurit
le corps des enfants rois
de la mer de mes filles
qui en faisaient des châteaux
de la mer assassine
noire et rouge sang
de la mer de tes nuits
cet enfant d’Idumée
que l’air du vierge azur affame*
*Mallarmé
de la mer des pensées
du temps
qui joue avec les dieux
de la mer de l’Histoire
avec sa grande hache*
*la citation la plus répétée
de Georges Perec
de la mer du delta
où se jette le fleuve
Utopia
de la mer de tes lèvres
qui faisaient le sel
de ma vie
de la mer de ta mort
Sirène au chant déchiré
de la mer z’yeux fermés
en ses derniers reflets
JE VOIS CE QUE VOUS NE VOYEZ PAS
Et voici cette brèche ouverte par un son,
un rapport de mots, une liaison d’images,
qui permet de voir là où on ne faisait que regarder.
Lorand Gaspar
Je vois ce que vous ne voyez pas le délicat détail de l’immédiat
L’éclat du temps qu’aucun appareil photographique ne sait fixer
Je vois dans le ciel pommelé de grands navires chargés du gui des poésies
Je vois les amoureux de Chagall peints sur les volets des maisons
Je vois la petite chouette d’Athéna sur le dos des ânes montant au Parthénon
Mais la femme nue de Magritte je ne la vois pas cachée dans la forêt
Je vois l’oiseau en suspens de la Crau, le faucon crécerellette,
venant brouiller les images du llano, des pampas et des bœufs
dont les os deviennent les feuillets d’un livre blanchi par les vautours
C’est un moment de fusions diverses où l’étrangeté d’être-au-monde est acceptée
Je vois le soleil de nuit dansant la sardane sur un mur de Miró
Je vois la cuisine où nous vivions face à l’étable des vaches
Je vois le corridor et ses carreaux à fleurs bleues entrelacées
Où je jouais au palet à la marelle et à tous les jeux de Rabelais
Je vois Monet qui prend le frais devant ses nénuphars
Le cri des canotiers Pulchérie! Népomucène!
Je vois le père Prévert sous l’œil de son copain Doisneau
Avec son ballon de rouge et son toutou à ses pieds
Sur le quai Saint Bernard près de la Seine
Je vois depuis l’étang de Berre la Sainte Victoire
Ligne incertaine Vague chapeau de gendarme Morceau de craie
Je vois mes vaches s’envoler du pré de las Naouzos
Changées en vautours ou en chevaux légers
Je vois sous l’arc-en-ciel une pièce de neige et d’or
Je vois l’ogre qui gîte juste au-dessus de ma maison
Je vois Gertrude Stein devant un fil de fer tordu par Calder
Je vois les noms de fleurs de tous les continents
Les suppléments aux voyages du siècle des Lumières
Je vois mes deux amandiers des Martigues
Qui me transportent vers l’Arles de Vincent
Je vois mes yeux qui sont poissons de l’Arize ma modeste rivière
Remontant aux sources de l’Orénoque que Colomb prit pour Paradis
Je vois mes dents qui sont serpents et qui avalent toutes mes peurs
Avec la plume des ancêtres et les Esprits du grand Cosmos
Je vois ma bouche qui est un rêve de lune rouge et d’étoile de mer
Je vois mon cœur qui chante l’invisible
Monté sur un cheval sous les nuages noirs
Et je vois mon image qui balaie tout cela :
le cœur les dents la bouche sur ce papier
qui rend visible le mystère des masques
et l’énergie de l’Art