On dit on ne badine pas avec l'amour
On dit il pleut il pleut bergère
Ô Tour Eiffel !
On dit la mer la mer toujours recommencée
On dit adieu à Alfred de Musset
On dit on achève bien les chevaux
On dit des souris et des hommes
On dit le cimetière des éléphants
On tire le diable par la queue
On dit lira bien qui lira le dernier
On dit le vieil homme et la mer
On dit le vieux qui lisait des romans d'amour
On brûle ses livres Fahrenheit 451
On dit c'est moi qui souligne
On dit c'est moi qui traduis
"Moi dont la figure du Paradis
Se reflète dans ma bibliothèque"*
*Yo que me figuraba el Paraíso
Bajo la especie de una biblioteca
Borges
JE PROTESTE
Je proteste avant de passer l’arme à gauche avant que la faux ne me fauche
Je proteste sans haine et sans amour sans poète et sans fils de notaire
Je proteste avec une peine inégalable et une gale d’étincelles
Je proteste en chantant Je cherche un mur pour pleurer
Je proteste systématiquement pour pas me dire qu’il
faudrait en finir Je proteste en silence
Je proteste en pensées
Je proteste
Synonymiquement
Avec Plainte Cri Opposition
Réclamation Récrimination Manifestation
Désapprobation Témoignage Révolte Réquisitoire
Réprobation Rébellion Revendication Refus Appel Clameur
Déclaration Objection Promesse Réplique Ruade Murmure Gueulement
– Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles, il pèse peu, ton faix d’immortelles.
*
Avec Ferré Michaux Anne Sylvestre Vian Dictionnaire CNRTL
& Tristan Corbière
Mais le sablier?
Vous pouvez le retourner
Temps passé est bien passé
Tachez d’en profiter.
Le vent emporte le
sable
Nos souvenirs et nos amitiés…
Ne vous montez pas le bourrichon !
Avec vous-même pas de chiqué.
Temps passé est bien
passé
Vivez.
Robert DESNOS
« Les portes battantes »
LA POÉSIE N’EST FAITE QUE DE BEAUX DÉTAILS
La poésie n'est faite que de beaux détails
Avez-vous remarqué ce bel alexandrin
Composer dans l'incertitude des trouvailles
Vaille que vaille en vivant ce que tu lis
La poésie je vous demande pardon Mais
c'est au réveil une façon de se livrer
à ce fragment Corps au repos Esprit qui essaie
d'opposer à Douleur les promesses de l'aube
La poésie voix si ténue inattendue
Fable des pas perdus sur nos livres de sable
La barque ce matin suit ce fleuve étrange
De vers anciens qui ont le charme du pur oubli
le vers initial est de Voltaire
Romain Gary a écrit Les promesses de l'aube
EU
EU
Eu ce soir se voit engloutissant les choses du dehors
pour les mélanger à sa vie
Eu ou plutôt son autre Moi - son cogito brisé ? -
remplissant ligne à ligne le Livre du Desassossego*
cette désespérance enchantée qui dormira cinq lustres
dans un baúl une malle avant de devenir
avec l’ironie du temps
une arche d’Espoir
se mettant à voguer de langues en langues
et de lecteurs en lectrices plus ou moins désappointées
Ce soir où assis à Terreiro do Paço
Devant le Tage médite Bernardo Soares
Une création mentale de Pessoa
Quand passent les petites barques
Et que les émotions d’une vie te submergent
*Dérivé régressif de desassosegar, desassosego indique en portugais
une perte ou une privation : le manque de sossego
c’est-à-dire de tranquillité et de repos.
Mais Pessoa sous la plume de Bernardo Soares
repousse les frontières du desassosego
jusqu’à des frontières assez reculées :
de la connotation vaguement décadente
de certains textes ou le desassosego apparaît associé à l’ennui,
jusqu’à l’énervement, l’angoisse, le malaise,
la peine, le trouble, l’inaptitude et
« l’incompétence à l’égard de la vie. »
Antonio Tabucchi
L’HOMME MULTIPLE
L'homme multiple la solitude
le désir de casser ce Moi
qui nous empoisse l'âme
comme on disait antan
l'homme multiple mais sans emphase
sur un album couleur sépia
où l'on a collé à l'enfant triste
quelques grains de chapelet
l'homme multiple l'inaptitude
à s'insérer dans ce monde
qu'ils disent réel
et qui se passe de commentaire
l'homme multiple aux fiches d'identité
imaginaires imaginées
ce pourrait être un gratte-papier
qui aligne ses chiffres sortis d'un encrier
avec un buvard gris
et des manches de lustrine
l'homme multiple un astronome
dans ses nuits constellées
ma seule étoile est morte *
soleil cou coupé**
l'homme multiple fut de passage
du 13 juin 1888 au 30 novembre 1935
pour l'état civil c'était Personne***
l'homme multiple dans ses écrits
fut maints poètes désassemblés
un diariste gardien de bœufs****
un dandy portant monocle
et célébrant un buraliste expert en métaphysique
un futuriste enclin à la nostalgie du présent*****
etc
l'homme multiple
maintint vivant jour après jour
vingt ans durant
le projet d'écrire un livre immense
qu'il cacha dans une malle
l'homme multiple m'a croisé
et reposé toute une nuit
je ferme les volets sur l'aube renaissante
et l'en remercie
Náo estou pensando en nada
E essa coisa central que é coisa nenhuma
É-me agradável como ar da noite******
(À l'instant je ne pense à rien
Et cette chose centrale qui est ce presque-rien
M'est aussi agréable que l'air de la nuit)
ma traduction
*Nerval **Apollinaire ***Pessoa ****O guardador de rebanhos
***** Jean Jacques Dorio
******Àlvaro de Campos alias Fernando Pessoa