« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les italiques sont des citations puisées dans l’œuvre du « disparu ».
Le reste est de l’auteur du blog « poésie mode d’emploi ».
DISPARITION
IV
G.G.
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La plus sûre façon de jouir d’une mort discrète est de mourir le même jour qu’un autre plus célèbre dont la disparition éclipse la vôtre. Gérard Genette
L’ami G.G. qui concédait que « jouir », dans la phrase précédente, était une hyperbole, passa à côté de cette éphémère jouissance, car, vérification faite ni David Goodall, le scientifique australien disparu par suicide assisté en Suisse, ni Per Kirkeby, Danois à la peinture panthéiste, n’ont damé le pion ce jour-là, précisément le 11 mai 2018, à notre Théoricien de la littérature, critique, créateur de la revue « Poétique », apparu dans la chronique Disparitions de notre journal du soir.
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Écrire n’est pas la mer à boire
Il suffit de lire et de relire sans cesse
Et puis de refaire à son compte sur le papier
un texte dérivé
En évitant qu’il parle comme un livre
« Lirécrire » se faire des réflexions
S’échapper par d’infinies variations
Sont une même chose
Et lira bien qui écrira le dernier !
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de 13 à 21 disparu 22 apparu, chaque jour est historique, comme la langue il est le meilleur et le pire, voyons, nous verrons
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sans cesse :
lire et délire
tu prends la dérive
tu parles livre
écrit et lu
qui dira verra
michel chalandon
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Alors pour chacune de ses réunions dans le théâtre un peu antique de la colline, de Chateauvallon, le Unit de Michel Portal s’est mis à inventer des directions imprévues qu’on ne prendrait peut-être jamais plus, à poser des jalons qu’on publierait comme des marelles sur un bout de trottoir, et à lancer poussière de feu dans la nuit, les ons et les cris les plus sidérants, au milieu des fusées d’artifice de Bernard Lubat. On en perçoit les éclats dans ce souvenir d’Albert Ayler, Angels, I remember Ayler dont la musique sans doute n’aura été aussi peu « jouée » et si fortement prolongée : entre l’émotion tendue et la brisure du rire.
Or en 76, ce n’est plus seulement de Unit qu’il s’agit. Dans un festival qui allait tranquille à son assoupissement, comme vers une longue sieste mélodieuse, Beb Guérin, Léon Francioli, Bernard Lubat et Michel Portal, ont porté la création collective à son point limite d’incandescence et de fragilité. D’itinéraires graves soudain détournés par un rire enfantin, en inventaires amusés ou scrupuleux de leurs mémoires, d’exigeantes explorations de leurs parcours unis en gaies recherches de toutes les techniques instrumentales, ils allèrent au bout d’une expérience et d’une façon de dramatiser la musique. Cela dura une nuit. Un instant. Un instant d’explosion et de danse,, pour tout l’amphithêatre de Chateauvallon. Nous n’en sommes pas bien remis.
Reste le disque. Beaucoup plus qu’un souvenir , un peu plus qu’une trace ! le disque et sa discontinuité, et l’oubli du geste dont se produit la musique et qu’ils savent si bien remettre en place, ces quatre-là, Michel PORTAL, Bernard LUBAT, Léon FRANCIOLI, et Beb GUÉRIN : parce que, s’ils ont le rire des enfants, ils n’en ont pas l’innocence truquée : leur démarche, en cela aimablement politique, se joue à fond de lucidité, et d’inquiétude bouffonne. Mais sans baratin, vous savez. Et sans frime. Parce qu’au moment d’être en scène, c’est le reste, la préparation, la réputation, la réflexion, et tout le reste encore que l’on met en jeu, dans un éperdu risque-tout, et pour tout le plaisir à la musique. C’était leur manière à eux de conquérir un peu de liberté.
Ce n’était pas rien. Ils dessinaient pour l’éternité, mais ils dessinaient à la craie. Reste le disque …
Francis Marmande
Jazz magazine Le Monde
Février 1979
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