DISPARITION XIII

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION XIII

Christian Dotremont

86/92

87

Avez-vous été heureux ? – oui – jusqu’à ma peine qui frétillait de joie.- mon bonheur tonnait en moi . – en ce temps là la violence était douce, – les étoiles plus étoiles –  le soir plus soir – moi moins moi – le soleil avait une belle figure – (je ne l’avais jamais vue) – j’étais comme un enfant qui marche un pied dans la rue- un pied sur le trottoir- mais j’ai dû seulement marcher sur la rue de la peine- qui est vide. – je déclare : rien n’est si lourd que le néant- j’ai connu ce que je ne connais pas. – je ne connais plus- que les dents lentes du temps- qui mangent les herbes – disponibles.

87 bis

-Encore heureux ?

–Oui si l’on veut.

-Encore enfant ?

-Là tout à fait.

-Encor langage ?

-J’y touche un peu.

-Encore en vers ?

-Oui je les tourne.

-Le cœur battant ?

-Cherchant le rythme

Le swing du jazzman.

–Encore en lutte ?

-Toujours en butte

aux lazzi des Nantis

-Encore vierge ?

-Et vivace aujourd’hui !

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

  1. Votre Disparition XIII s’ouvre comme un seuil — et presque comme une règle du jeu qui serait aussi une éthique : faire parler ce qui s’efface, ou plutôt ce qui résiste à l’effacement.

    La phrase de Georges Perros agit ici comme un socle discret mais décisif : non pas écrire pour durer, mais écrire pour continuer d’exister dans l’absence même. Ce n’est pas une consolation, c’est une tension.

    Puis vient Christian Dotremont — et avec lui, cette langue si singulière, presque haletante, qui procède par éclats plutôt que par phrases closes.

    Dans le fragment 87, ce qui frappe d’abord, c’est cette inversion presque enfantine du monde :

    « les étoiles plus étoiles – le soir plus soir – moi moins moi »

    On dirait que l’intensité du monde augmente à mesure que le sujet se défait. Le “moi moins moi” n’est pas une perte sèche : c’est une condition pour que le réel devienne plus réel. Il y a là quelque chose de très proche de votre propre travail — cette manière de laisser la place, de faire vaciller l’identité pour que surgisse une perception plus vive.

    Et puis, presque sans transition, la chute :

    « rien n’est si lourd que le néant »

    Ce vers pèse comme une contradiction incarnée : le néant, censé être absence, devient ici masse. Il y a une gravité du vide, une densité de la disparition — et c’est peut-être cela que votre série explore, fragment après fragment.

    J’entends aussi, dans :

    « les dents lentes du temps »

    une image très forte, presque archaïque — le temps comme une mastication. Non pas un flux, mais une usure active. Cela rejoint votre idée du passage, non linéaire, mais travaillé, rongé, repris.

    Le 87 bis, lui, change de régime. On passe du monologue traversé à une forme de dialogue, presque un interrogatoire léger, mais obstiné. Et là, quelque chose résiste :

    Encore enfant ?
    Là tout à fait.

    Ce “tout à fait” est magnifique. Il ne dit pas “encore un peu” : il affirme une persistance entière. Comme si l’enfance n’était pas un âge mais une position dans le langage.

    Et puis ce glissement vers le rythme :

    « Le swing du jazzman »

    Le poème ne se pense plus seulement comme sens, mais comme battement, respiration. On retrouve votre propre attention au souffle, à ce qui traverse plutôt qu’à ce qui fixe.

    Enfin :

    « Toujours en butte / aux lazzi des Nantis »

    La lutte n’est pas abandonnée. Même dans la disparition, il y a une friction avec le monde social. Cela empêche toute esthétisation pure du retrait : quelque chose grince encore.

    Et la dernière réponse :

    « Et vivace aujourd’hui ! »

    Ce “aujourd’hui” est essentiel. Il contredit la disparition. Il dit : ça continue, ici, maintenant, dans la langue reprise, dans votre montage, dans ce dispositif des sept fragments.

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