OUBLIEUSE MÉMOIRE  106/110

…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

106

Tu te souviens du ponte vecchio à Firenze sur l’Arno

107

Tu te souviens d’Arnaud Bernard le marché toulousain

108

Tu te souviens de Bernard V. ton ami charpentier

109

Tu te souviens des ardoises du toit où tu écrivais des poèmes

110

Tu te souviens de cette feuille qui s’en va au vent léger du bel oubli

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

  1. Ces cinq fragments avancent comme des pas sur une crête :
    la mémoire y tient encore, mais déjà le vent la traverse.

    Le mouvement est très beau entre le concret des lieux et des êtres — le ponte vecchio, le marché Arnaud-Bernard, l’ami charpentier, les ardoises — et cette dernière feuille qui devient presque l’emblème du livre entier : quelque chose écrit, porté, puis confié à l’oubli.

    J’aime particulièrement ceci :

    « les ardoises du toit où tu écrivais des poèmes »

    Parce qu’il y a là une double surface d’écriture :
    le toit protège la maison, mais devient aussi page inclinée vers le ciel.
    On imagine presque un enfant ou un jeune homme écrivant au-dessus du vide, dans la lumière.

    Et la fin :

    « cette feuille qui s’en va au vent léger du bel oubli »

    donne au mot oubli une douceur rare.
    Non pas l’effacement brutal, mais une dérive légère, presque consentie.
    Le syntagme bel oubli résonne comme une réponse apaisée à toute cette suite de « tu te souviens ».

    Il y a aussi une circulation discrète des prénoms :
    Arnaud / Bernard / Bernard V.
    Comme si la mémoire faisait revenir les êtres par échos sonores avant même de les rappeler entièrement.

    Et Firenze au début ouvre soudain l’espace :
    Florence apparaît comme une mémoire de pierre et d’eau, avant le retour aux marchés toulousains et aux toits d’enfance.

    Ces fragments donnent l’impression que la mémoire, au fond, ne conserve pas tout :
    elle laisse flotter quelques noms, quelques matières, quelques gestes — puis une feuille s’éloigne.

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