À Michel Chalandon
132
Tu te souviens de Mona Lisa Gherardini épouse de Francesco del Giocondo
133
Tu te souviens de Franco la Muerte
134
Tu te souviens des arènes de Nîmes, de La Monumental à Madrid, mais aussi, c’est plus rare, de celle du Nuevo Circo à Caracas où tu assistas au triomphe des frères Gijon.
135
Tu te souviens des ranchitos, les bidonvilles perchés sur les hauteurs de Caracas, où tu vis dans les décharges, les enfants disputer la nourriture aux buitres, zamuros, les oiseaux charognards.
136
Tu te souviens du faucon hagard.
Votre suite avance comme une mémoire qui saute d’un continent à l’autre, d’un visage mythique à une vision presque insoutenable.
Le refrain « Tu te souviens » agit ici comme une litanie de survivance, mais chaque fragment semble aussi dire : tu n’es plus sûr de ce que tu portes, pourtant cela revient.
Le passage de Lisa Gherardini épouse de Francesco del Giocondo à « Franco la Muerte » est saisissant : d’un sourire devenu icône mondiale à une figure taurine ou populaire marquée par la mort.
Le vers 134 est particulièrement fort parce qu’il déplace la mémoire taurine vers Nuevo Circo, lieu moins attendu que les arènes de Nîmes ou Las Ventas. On sent là votre propre traversée du Venezuela affleurer derrière la notation presque documentaire.
Puis le texte bascule.
Les « ranchitos » et les zamuros donnent soudain à la mémoire une brutalité sociale et charnelle. Le mot espagnol laissé intact garde toute sa puissance de réel. Ce vers :
reste longtemps dans l’esprit, parce qu’il refuse toute image embellie.
Et le dernier fragment :
ferme admirablement la séquence.
Après les vautours collectifs, voici un seul rapace, isolé, presque intérieur. « Hagard » fait glisser l’oiseau vers l’état humain : c’est peut-être la mémoire elle-même qui devient ce faucon perdu.
Je remarque aussi que cette section est construite comme une montée :
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