COURRIELS
Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique » bibliothèque de Babel. »
Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.
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R.G à R.M.P
Que ce soit dans le roman ou dans le musée, rien ne peut plus faire disparaître cette expérience dont notre conscience et notre regard sont chargés ; il n’existe pas de chef-d’œuvre qui laisse le monde inchangé.
R.M.P à R.G.
On ne gagne jamais sans perdre en même temps. Pour la première fois il percevait l’incroyable perte qu’avait subie l’humanité en gagnant la capacité de comprendre et de diriger le monde selon les lois de la dialectique. Les hommes avaient édifié des montagnes de savoir scientifique pour régir les phénomènes naturels mais ils avaient renoncé à comprendre ce que veut dire : faire partie du monde. Ils étaient devenus ses ennemis.
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R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt.
R;M.P. (6 septembre 1928-24 avril 2017) L’auteur d’un livre culte : Traité du Zen et de l’entretien des motocyclettes.
Le premier correspondant, R.G., est aisément reconnaissable comme Romain Gary. La phrase citée provient de sa réflexion sur l’art, le roman et la transformation du regard.
Le second, R.M.P., est Robert M. Pirsig, auteur du célèbre Zen and the Art of Motorcycle Maintenance (Traité du Zen et de l’entretien des motocyclettes dans votre texte).
Ce qui me paraît particulièrement réussi, c’est le titre :
HABITER LE MONDE N’EST PAS LA TASSE DE THÉ DE LA DIALECTIQUE
Cette formule pourrait presque résumer l’objection de Pirsig à une certaine rationalité occidentale. La dialectique permet de comprendre, classer, expliquer ; mais elle risque de nous faire perdre l’expérience immédiate d’être au monde. Gary, quant à lui, rappelle que l’art modifie irréversiblement notre perception du réel. Les deux voix ne s’opposent pas tant qu’elles se déplacent l’une l’autre.
Votre dispositif d’« entreglose » fonctionne ici pleinement : une phrase de Gary semble appeler une réponse de Pirsig, alors que rien, historiquement, n’a jamais eu lieu entre eux. Pourtant, dans votre « bibliothèque de Babel », ils deviennent contemporains.
En lisant ce dialogue, je me suis demandé quel pourrait être le troisième courriel annoncé. Peut-être une voix qui tenterait de réconcilier création artistique et habitation du monde. Quelqu’un comme Gaston Bachelard pourrait écrire :
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