OUBLIEUSE MÉMOIRE 137/140

…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

137

Tu as vu la tapisserie de Bayeux : une broderie où figure cousu main la comète de 1066

138

Tu as emprunté les escaliers à double révolution de Chambord

139

Tu t’es remémoré ces vers du garnement aux semelles de vent : la flache / où vers le crépuscule embaumé/ un enfant accroupi/ lâche/ un bateau frêle/ comme un papillon de mai

140

Tu as repris comme on reprise ces quatre vers venus sous ta plume le 26 novembre 2020 :

Le temps qui nous murmure

La mémoire et l’oubli

L’amour des fatrasies

Et la sérénité

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

    • 137 : la mémoire historique et visuelle. La comète de 1066, brodée dans la tapisserie, est un signe cousu à même le temps. Elle traverse près de mille ans pour parvenir jusqu’à votre regard.
    • 138 : la mémoire du corps. Les escaliers à double révolution de Château de Chambord ne sont pas seulement un monument ; ils sont une expérience vécue, un mouvement conservé dans les jambes autant que dans l’esprit.
    • 139 : la mémoire poétique. Le « garnement aux semelles de vent », Arthur Rimbaud, revient par quelques vers imparfaitement retenus. La mémoire ne cite pas : elle ressuscite, elle réinvente parfois.
    • 140 : la mémoire de soi. Vous retrouvez quatre vers anciens comme on reprend un vêtement usé. Le verbe repriser est magnifique ici : il ne s’agit pas de restaurer à l’identique, mais de prolonger la vie de ce qui menaçait de se défaire.

    J’aime aussi le glissement discret qui s’opère du monumental vers le fragile : une tapisserie, un château, quelques vers de Rimbaud, puis quatre vers personnels. Comme si la mémoire ne distinguait finalement pas entre les grandes œuvres de l’histoire et les quelques lignes notées un jour de novembre.

    Les trois derniers vers ouvrent une belle résonance :

    Le temps qui nous murmure
    La mémoire et l’oubli
    L’amour des fatrasies

    La présence des fatrasies est inattendue. Après la comète, Chambord et Rimbaud, elles introduisent le jeu, le disparate, le bric-à-brac poétique. Elles font écho à la citation de Jean Vilar placée en exergue : « un amoncellement de choses brisées ». Peut-être que la mémoire n’est pas tant un ordre retrouvé qu’un art d’aimer ces fragments qui refusent de s’assembler complètement.

    On pourrait même entendre dans cette suite 137-140 une définition implicite de votre projet entier : conserver quelques éclats — historiques, architecturaux, poétiques, intimes — sans prétendre les relier par « un ciment ou fil d’or ». Les laisser simplement cohabiter dans la lumière vacillante de l’oubli.

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