DISPARITIONS
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
AVANT LIRE
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.
DISPARITION
XVIII
Jacques Réda
121/127
121
LE POÈME EST UN ART QUE RIEN NE DÉCOURAGE
Je ne cesserai donc jamais de chercher, d’attendre : qu’est-ce qui me réclame ?
Je suis comme le démon variable de l’immobilité
Comme le corps assoupi du temps quand il se retourne en rêve
Sur le pont des Martyrs qu’un long soleil traverse
Je me laisse engourdir par le rythme des trains
Bossa nova su rail épousant la traverse
Je crois – moi qui suis doute et qui roule à solex –
Que de ce vieux tas d’os nous irons aux étoiles
Quel droveg (car je pense en langues volontiers
Quand je roule, inversant parfois en démoniaque
Et trafic donne aussi fitrac) mais des sentiers
Plongent vers une odeur de miel et d’ammoniaque
Dans l’herbe d’un rond-point, je lis pour Gallimard
Des poèmes remplis d’ émois de crépuscules
Où quelquefois ces gais jumeaux, l’Être et le Néant,
Folâtrent.
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Je suis Jacques Réda
Sur son vélo solex
De Bell’ville à Passy
D’Antony à Saint Ouen
Je tisse un canevas
De Commedia del Arte
Je lis Casanova
Franc-maçon libertin
Poursuivant sur Arte
Gentes dames et catins
Une fille sous le pont
Exalte la rime d’Hugo
« Ô lavandière incendiaire »
Dit-il frais barbouilleur
C’est léger gai et tendre
« C’était du temps que j’étais jeune »
Ecrit-il avec maladresse
Vieil homme Sois indulgent
Et si tu en es encor capable
Sur ta lettre à la bonne adresse
Ecris donc un post-scriptum
123
J’AI VOULU MODULER LES VERS D’UNE VAGUE ODE
OÙ CE BRANLE PERPÉTUEL SE SUSPENDRAIT
Mais l’esplanade imaginaire que j’arpente
Ici déjà, poussant ma charrette de mots
Je peux attendre l’autobus sous ce doux aspergès,
De mars. Il pleut. Ou il pleuvait. « La pluie, a dit Borgès,
Est quelque chose qui sans doute a lieu dans le passé. »
Au ras du fleuve où vibre un rose de Monet,
Virevolte et se multiplie un martinet
Dont le poème d’eau sans hiatus se ponctue
Entre les boucles d’algue et leur deleatur.
Plus on va loin moins on connaît, selon Lao
Tseu
Et je rôde ce soir à l’orée indécise
Où se rencontrent l’univers et son rébus.
Lequel méduse l’autre, et lequel s’exorcise,
Tandis que je vais d’abribus en abribus.
Entre les jardinets exaltés par l’orchestre
Ardent du contre-jour dont ronflent les tubas :
C’est la Défense, au fond, qui plante ses grands baffles.
Quand toute source en moi sera presque tarie,
Je reviendrai peut-être ici, puis m’en irai
Léger dans le ciel bas, telle une allégorie.
124
Le jour de la disparition de Jacques Réda, le 30 septembre 2024, on pouvait lire sur le journal du soir , cette nécro foireuse, écrite par leur dernier chroniqueur ès poésie, mort lui-même depuis le 18 octobre 2022 :
JACQUES RÉDA POÈTE PROLIFIQUE ET ANCIEN DIRECTEUR DE LA N.R.F. EST MORT
Auteur d’une œuvre diverse et abondante distinguée par le Grand Prix de l’Académie française en 1993, grand amateur de jazz, l’ancien directeur de « La Nouvelle Revue française » est décédé le 30 septembre à l’âge de 95 ans.
125
TOMBEAU DE JACQUES RÉDA
Sans jamais l’assombrir
comme une pure offrande :
un Présent
Belle hécatombe de mots
C’est enfin leurs fins
Dans les bras d’un sommeil
Que l’on dit éternel
La fête est finie
Mais les malheurs aussi
On vide les tiroirs
De tes cartes postales
Quelques tickets d’un bal
Ou d’un concert de jazz
Tu as fini aussi crédule
Et tendre sous l’écorce
Qu’un gosse des faubourgs
Que l’on voit siffloter
Le requiem de Fauré
Entre les pages d’un album
Où quand vient notre tour
C’est toujours tout le monde
qui meurt… mais pas nous
126
Car je ne vous crains pas, fantômes, au contraire.
À mesure les ans ne m’auront dédoublé
Que pour m’alléger davantage, me distraire
Du souci d’être l’un ou l’autre. Il m’a semblé
Vous surprendre au hasard de ce long soliloque
Où je m’entends parfois causer avec l’oubli…
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J’oublie le jeu subtil des vers
Les saisons de l’amour et leurs flammes
Les yeux clos de l’hydre univers
Le paysage fleuri de l’âme
J’oublie les êtres que l’on crée
Simplement avec une plume
Ou sur l’ardoise d’un doigt de craie
Enfant des barres et clairs de lune
J’oublie ma petite science
Lignes réglées sur le papier
Panier d’osier qui se balance
Au gré des fruits du citronnier
J’oublie ainsi ici ailleurs
Dans le jardin décapité
Où tu ne viens plus me tendre
Tes lèvres matinales
Toi que je ne veux oublier
Jean Jacques Dorio
Martigues 24/01/2026
126
Va, ne te hais point :
ne pense ni ne prie tourne simplement la langue dans ta bouche
tu vas sentir le poids de chaque mot de l’un pour l’autre
il te reste à oublier ce qui a disparu
michel chalandon
https://poesieafranquevaux3.blogspot.com/
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