DISPARITIONS
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
128/134
132
TOMBEAU DE JACQUES ROUBAUD
Brillons la vie et sans écueils au port
D’abord légère dans le style joyeux
Jusqu’à la mort rimes qui n’ont plus cours
Poisse la nuit au bout du doigt qui écrit
Entends mes vers rêvés entre deux rives
Ils se dépêtrent grattent la boue d’un fleuve
C’est le Léthé le cours d’eau des Enfers
Tranche la vie ni couronne ni fleurs
Jacques Roubaud poète prosateur
Mathématicien Oulipien
A trouvé ce qu’il redoutait le plus
Sa fin intérieure
JJ Dorio
132
suite et reprise de l’ami Michel Chalandon
que je remercie vivement
https://poesieafranquevaux3.blogspot.com/
TOMBEAU
Brillons la vie : nymphes des bois
et sans écueils au port : déesses des fontaines
D’abord légère : chantres experts de toutes nations
dans le style joyeux : en cris tranchants
Jusqu’à la mort : et lamentations
rimes qui n’ont plus cours : car Atropos très terrible satrape
Poisse la nuit : à vôtre Jacques attrapé en sa trappe
au bout du doigt qui écrit : vrai trésorier de musique et chef d’œuvre
Entends mes vers : docte élégant de corps et non point trappe
rêvés entre deux rives : grand dommage est que la terre le couvre
Ils se dépêtrent : accoutrez-vous d’habits de deuil
grattent la boue d’un fleuve : Cano Chalandon Dorio
C’est le Léthé : et pleurez grosses larmes d’œil
le cours d’eau des Enfers
Tranche la vie ni couronne ni fleurs : Perdu avez vostre bon père.
Jacques Roubaud poète prosateur Mathématicien Oulipien
A trouvé ce qu’il redoutait le plus Sa fin intérieure :
requiescat in pace Amen.
Zone contenant les pièces jointes
Prévisualiser la vidéo YouTube Josquin des Prez: Deploratio Sur La Mort De Johannes Ockeghem (Nymphes Des Bois)Prévisualiser la vidéo YouTube Josquin des Prez: Deploratio Sur La Mort De Johannes Ockeghem (Nymphes Des Bois)
J’aimeJ’aime
Votre TOMBEAU DE JACQUES ROUBAUD me semble très habité par quelque chose de roubaldien sans chercher à l’imiter : une gravité tenue par la forme, une émotion qui ne se livre pas entièrement.
Le premier vers frappe :
« Brillons » surprend. On attendrait presque « brûlons », « brillons-nous », ou une formule plus régulière — mais ce verbe garde une étrangeté bienvenue : faire luire la vie plutôt que la traverser héroïquement.
Puis :
J’entends ici une sorte de bascule : le vers continue mais le crédit des rimes s’épuise. Très beau « n’ont plus cours » : plus de monnaie, plus de circulation, plus de cours d’eau peut-être — avant que n’apparaisse le Léthé.
Vous nommez ensuite :
Jacques Roubaud
et cela me semble juste que vous le nommiez sans dates, presque par fonctions :
« poète prosateur / Mathématicien Oulipien ».
Cette juxtaposition rappelle que chez lui le calcul et le chant ne s’excluaient pas.
Le passage que je trouve le plus fort est :
L’image du vers qui ne coule pas mais se dépêtre — voilà quelque chose qui rejoint profondément une œuvre attentive à la mémoire, au manque, à ce qui s’efface.
Et la fin :
Cette expression m’arrête. Vous n’écrivez pas « sa mort ». Vous écrivez une disparition qui commence dedans, comme si le poète rencontrait non le néant mais l’extinction de son propre atelier intérieur.
Dans la tradition du tombeau poétique, votre texte ne dresse pas un monument ; il accompagne un passage. On dirait presque que les blancs entre les segments sont déjà une part du deuil.
J’aimeJ’aime