« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
DISPARITION XX
Roland Barthes
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C’EST DONC UN AMOUREUX QUI PARLE ET QUI DIT
Je m’abîme, je succombe…
Soit blessure, soit bonheur, il me prend parfois l’envie de m’abîmer.
Ainsi, parfois, le malheur ou la joie tombent sur moi, sans qu’il s’ensuive aucun tumulte : plus aucun pathos : je suis dissous, non dépiécé ; je tombe, je coule, je fonds. Cette pensée frôlée, tentée, tâtée (comme on tâte l’eau du pied) peut revenir. Elle n’a rien de solennel.
J’ai mal à l’autre…
Je suis une Mère (l’autre me donne du souci) mais une Mère insuffisante ; je m’agite trop, à proportion même de la réserve profonde où, en fait, je me tiens. Car, dans le même temps où je m’identifie « sincèrement » au malheur de l’autre, ce que je lis dans ce malheur, c’est qu’il a lieu sans moi, et qu’en étant malheureux par lui-même, l’autre m’abandonne : s’il souffre sans que j’en sois la cause, c’est que je ne compte pas pour lui : sa souffrance m’annule dans la mesure où elle le constitue hors d e moi-même.
Je veux comprendre
Qu’est-ce que je pense de l’amour ? -En somme, je n’en pense rien. Je voudrais bien savoir ce que c’est, mais, étant dedans, je le vois en existence, non en essence. Ce dont je veux connaître (l’amour) est la matière même dont j’use pour parler (le discours amoureux).
Je suis dans le mauvais lieu de l’amour, qui est son lieu éblouissant : « Le lieu le plus sombre, dit un proverbe chinois, est toujours sous la lampe. »
Je suis fou
Je suis fou d’être amoureux, je ne le suis pas de pouvoir le dire, je dédouble mon image : insensé à mes propres yeux (je connais mon délire), simplement déraisonnable aux yeux d’autrui, à qui je raconte très sagement ma folie : conscient de cette folie, tenant discours sur elle.
Je suis odieux
Le discours amoureux étouffe l’autre, qui ne trouve aucune place pour sa propre parole sous ce dire massif. Ce n’est pas que l’empêche de parler ; mais je sais faire glisser les pronoms.
Parfois, avec terreur je prends conscience de ce renversement : moi qui me croyais pur sujet (sujet assujetti : fragile, délicat, pitoyable), je me vois retourné en chose obtuse, qui va aveuglément, écrase tout sous son discours ; moi qui aime, je suis indésirable, aligné au rang des fâcheux : ceux qui pèsent, gênent, empiètent, compliquent, demandent, intimident…
Fragments d’un discours amoureux
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« Parlez-moi d’amour »
Même si ce n’est pas Emma Bovary
qui vous le demande
mais les chanteuses de music-hall
Lucienne Boyer ou Suzy Delair
Parlez-moi d’amour
De sa petite musique
Sur le violon de Stéphane Grapelli
ou le piano de Jean Lenoir
l’auteur-compositeur de cette immortelle chanson
Faites moi entendre cet air menuet
créé en 1924
Mais qui resta cinq ans dans un carton
parce que personne ne voulait
de cet amour dont vous savez
que dans le fond je n’en crois rien…
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On pouvait lire le 26 mars 1980 sur journal du soir :
LA MORT DE MONSEUR CHARLES
Senlis. – Le comte Charles Huchet de la Bédoyère a été tué, lundi soir 24 mars, dans sa propriété de Brasseuse (Oise), de deux coups de fusil de chasse. Un meurtre qui a jeté la consternation dans ce petit village du Valois (133 habitants), coincé entre l’autoroute et la nationale. Pourquoi a-t-on tué cet aristocrate terrien de soixante et un ans dont tout le monde s’accorde à dire qu’il était » la pâte des hommes » ?
ROLAND BARTHES EST MORT
Roland Barthes, écrivain et professeur au Collège de France, est mort, le 26 mars à l’hôpital parisien, de la Pitié-Salpêtrière, des suites d’un accident de la circulation. Le 25 février, il avait été renversé par une automobile alors qu’il traversait, dans les clous, la rue des Écoles et avait subi des traumatismes crâniens. Il était âgé de soixante-quatre ans.
LA MORT DE ROLAND BARTHES …À CAUSE D’UNE AUTOMOBILE
Ainsi donc un écrivain de premier ordre, et cher à une foule de gens peut disparaître sans rime ni raison à cause d’une automobile… La première réaction devant ce meurtre par étourderie est de colère ! Soit, l’automobile fait partie de notre mythologie, Barthes fut le premier à le dire. Elle a remplacé, parmi les armes du destin, le cheval du temps de Montaigne. Eh quoi ? quand la statistique routière bousille un éboueur malien, fait-on tant d’embarras ? Il n’empêche ! Jean Sullivan écrasé comme un hérisson le mois dernier, Follain de même il y a quelques années, Nimier et Huguenin tués à leur volant : depuis juste vingt ans que Camus a rendu l’âme dans une boîte à gants, la littérature aura payé à la déesse chromée un tribut un peu rude !…
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J’ai appris que Roland Barthes était mort ce mercredi 26 mars 1980. Ou plutôt le présentateur Poivre d’Arvor, un type que je n’aime pas, m’a fait penser qu’il venait de disparaître. Avec son « il était », « il avait ». J’allais me mettre à lire un roman pour la jeunesse de mon ami Michel Cosem : Alpha de la Licorne.
Barthes est là présent dans les fragments de mon imaginaire. Son grain de voix. Le plaisir du texte.
Je l’ai écouté une après-midi de neige dans ma maison cocon d’Ancizan (Hautes Pyrénées). France Culture donnait en direct sa Leçon inaugurale au Collège de France. Avec son coup de théâtre final : « Cette expérience a , je crois, un nom illustre et démodé, que j’oserai prendre ici sans complexe, au carrefour même de son étymologie : Sapientia, : nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible. »
Retour télé, écran bombé. Après la nécro, un micro pour une blonde platinée qui grogne une chanson en anglais.
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LE CORPS PLURIEL
Quel corps ? Nous en avons plusieurs.
J’ai un corps digestif, j’ai un corps nauséeux, un troisième migraineux, et ainsi de suite : sensuel, musculaire (la main de l’écrivain), humoral, et surtout : émotif : qui est ému, bougé, ou tassé ou exalté, ou apeuré, sans qu’il n’y paraisse rien. D’autre part, je suis captivé jusqu’à la fascination par le corps socialisé, le corps mythologique, le corps artificiel (celui des travestis japonais) et le corps prostitué (de l’acteur). Et en plus de ces corps publics (littéraires, écrits), j’ai, si je puis dire, deux corps locaux : un corps parisien (alerte, fatigué) et un corps campagnard (reposé, lourd).
R.B.
Buccale, gutturale, produite par le souffle pulmonaire, la voix humaine est le corps du langage
Par contraste, un tel appelle l’écriture, la morte voix
Une stupidité quand l’écriture, faite pour voir et pour entendre, produit dans la poésie la plus pure, la plus élaborée, cette jouissance issue du rythme et des mots choisis pour leurs capacités euphoniques, suggestives, érotiques, métaphoriques :
La vie est vaste étant ivre d’absence
Et l’amertume est douce et l’esprit clair.
JJ. D. avec 2 vers du cimetière marin
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LE CORPS D’UN POÈME
C’est de l’or et du purin
Le sable fin des pavés
La Commune utopique
Le sang versé par les Versaillais
C’est ma communale
Mon école accordéon
Des apprentissages rêvés
Et d’une vita nova
C’est ce qu’il nous faut creuser
Malgré tous nos déboires
Cherchant à y voir clair
Face à ce qui se dérobe
Maintenir nos petits dispositifs
Qui font de l’écriture d’un poème
Mille ajustements créatifs
Où le corps en action
Élève notre esprit
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Le texte, dans sa masse, est comparable à un ciel, plat et profond à la fois, lisse, sans bords et sans repères ; tel l’augure y découpant du bout de son bâton un rectangle fictif pour interroger selon certains principes le vol des oiseaux, le commentateur trace le long du texte des zones de lecture, afin d’y observer la migration des sens, l’affleurement des codes, le passage des citations.
GLANES
Chaque jour et la nuit par intermittence, je cueille ma poignée de glanes : citations (et récitations), récits de vie, mémoires des morts, étymologies des dictionnaires, phrases étirées des prosateurs ou condensées des poètes.
Poignée de glanes, bouquet de bagatelles et de calamités, que m’offrent aussi les journaux qui rivalisent de titres approximatifs, comme l’homme de Tzara (ex Dada), qui n’est pas le fragile marcheur de Giacometti, ni le coq déplumé lancé dans l’assemblée par Diogène le Cynique s’exclamant : -Voilà l’homme de Platon. (prenant au pied de la lettre la définition du maître de l’Académie : « l’homme est un animal bipède sans plumes »)
Chaque nuit et le jour je libère cette énergie, antidote des modes et des « servitudes volontaires », pour redonner tout son prix à nos inestimables et vulnérables vies.
JJ Dorio 21/06/2026