« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
149
LES MOTS, de même que les sons musicaux, que les formes perceptibles et les couleurs, sont des forces saisies au vol., transformant en langage humain « le chant de la Terre » ou la pensée collective.
150
FORCE-FORME
Elle est à l’origine de toute action, la force. Celle des formes s’incarne en nature et en art, en texte et en peinture. Ici*, sur l’instabilité d’un rouge puissant, la force vitale d’une trace sombre, à peine sinueuse, s’accompagne de surgissements filiformes qui signalent le viol de l’espace par le geste de l’artiste. La force même de ce geste est la maîtrise des formes, qu’elle fait vivre.
* »Ici » un tableau original de Fabienne Verdier pour l’Édition du cinquantenaire du « Petit Robert »
151
Union des contraires
Je parle en formant mes caractères muets
Je parle dans ma tête comme d’autres parlent au papier
Le mien d’ailleurs comme tu peux le constater n’est pas blanc
C’est du kraftpapper : littéralement, mot suédois, « force du papier ».
Le mien est cependant force tranquille, un doux bruit, traçant comme un esquif.
Écrit en regard de 4×7 hypnographies : dorio 23 juin2020
152
Un an après sa disparition on pouvait lire sur le journal du soir
« SALUT ALAIN ! HOMMAGE À ALAIN REY » L’AMOUREUX DES MOTS
L’ouvrage rend hommage, pour le premier anniversaire de sa mort, à l’écrivain, chroniqueur et lexicographe dont le nom est associé aux dictionnaires Le Robert.
Décédé il y a un an, le 28 octobre 2020, à 92 ans, l’écrivain, chroniqueur et lexicographe Alain Rey vient de se voir consacrer un livre-hommage publié par les éditions Le Robert, dont il a supervisé les dictionnaires de la langue française pendant… soixante-dix ans. C’est Alain Rey lui-même qui avait choisi ce mot : « salut » comme « mot de la fin (…) vraiment final » de la chronique consacrée aux mots qu’il tint quotidiennement de 1993 à 2006 sur l’antenne de France-Inter.
153
SALUT
Adieu me paraît décourageant. En outre, pour ceux qui n’y croient pas au ciel, la formule serait soit hypocrite, soit fictive.
Au revoir n’est pas pertinent à la radio et au réentendre ne se dit pas. Dommage. Reste salut et saluez.
Donc salut, c’est le mot de la fin
Son registre du salut est meilleur que celui du départ qui parle de séparation ou de celui du regret. Regret de ne pas retrouver à la prochaine rentrée, ces auditrices et ces auditeurs que j’ai appris à un peu connaître et à beaucoup respecter. Des centaines m’écrivent et me « courriellent ». Je les remercie et les salue donc avec reconnaissance. Ils ne peuvent imaginer à quel point leur amitié est tonique.
À ceux qui apprécient mes histoires de mots, je redis :
Ce sont les mots qui ont du talent et non ceux qui en parlent.
Or, il faut parler de ce qui est dit au nom de la lucidité et de la vérité. Aucun mot le matin ne m’a jamais déçu. Tous ont quelque chose à dire et c’est autre chose que ce que profère les langues de bois. Pas une fois en treize ans de chroniques. Un mot choisi m’a laissé tomber. Tous révélaient de petites ou de grandes vérités, à commencer par les mauvais traitements qu’on leur fait subir. Je salue donc à la fois les auditeurs de France Inter et les mots de la langue française. Les premiers sauront se passer de mes propos. Les seconds se sentiront un peu plus délaissés. Ils en ont l’habitude.
Une chaîne de radio est un lieu de sons et de signes, musique et paroles. De musique, on continuera d’en parler. Des voix, on en ouïra d’inouï. Mais des paroles, des mots, des words, des wörter, des palabras, des paroles, paroles. En sera t il encore question?
Et du français, toujours aimé, mais souvent bousculé, oublié, ignoré. Deux institutions en sont garantes. L’École, les médias. Or, elles sont, ou bien malades ou bien coupables. Seuls les francophones peuvent les sauver, et la sauver cette langue. Et les francophones, c’est vous, c’est nous tous.
Le salut, c’est ce qui sauve. C’est au moins le souhait de sauvegarde et de santé. Aujourd’hui, ça veut dire aussi bien « bonjour », que votre jour soit bon, que « au revoir » ou « au réentendre ». Et à bientôt. A+ dit-on aujourd’hui.
Salut et Fraternité n’est pas seulement une formule révolutionnaire. J’ajouterais auditeur cher, salut et liberté et salut et merci à mes amis et amies de France Inter qui sont venus si nombreux dans ce studio. Salut, je ne vais pas énumérer des noms propres, vous l’avez fait tout à l’heure. Salut à tous et bonne chance à France Inter.
154
SALUTAIRES
Les mots
Dont on porte
Le contraire
Oxymore
Des crocs
Des chiens
En colère
Des mécènes
Et des boucs émissaires
Apollinaire
Notre Homère
Cueillant
Ce brin de bruyère
Creusant ce texte
Des yeux
Jusqu’aux oreilles
155
« SALUT LE MONDE DONT JE SUIS LA LANGUE ÉLOQUENTE »
Dans le désordre, le discontinu :
le souvenir du monde shakespearien des sorcières,
la Tour Eiffel calligramme d’Apollinaire,
Salut monde dont je suis la langue éloquente,
les sirènes de New York dans Ionisation,
l’oeuvre pour percussions d’Edgar Varese,
gongs,bongos,claves,tambour militaire,caisse claire,
cymbalum mundi,
L’art de dictiez et de fere chansons,balades,virelais
et rondeaux,
d’Eustache Deschamps, auteur du premier art poétique écrit en français au siècle XIV,
les yeux de fougères de Nadja
qui pour sa première nuit à Paris
a choisi le Sphinx Hôtel,
et ces mots qui ont agi par implosions
et ricochets,
dans la beauté archaïque
d’un collage surréaliste.
156
COUDRE LE MONDE MOLAKANA
Coudre les tissus bariolés des indiennes Kuna
Coudre les oiseaux sur fond de madrépores
Coudre les mythes et leurs secrets
Coudre les points de ton cœur avec un fil passé dans tes papiers de condamnée
Coudre l’amour de si près saisi qu’il crie sans cesse au feu (Marot)
Coudre les ballades et la ronde de tous les gars du monde et des veuves de marins
Coudre un cœur pour la fête des mamans qui meurent un dimanche
Coudre l’Adieu à l’enfance
Coudre les poèmes à dire et à chanter
Coudre l’oubli d’éternité
Coudre les souhaits et les promesses de paix 3trésor qu’on ne peut trop louer » (Charles d’Orléans)
Coudre les libres pensées avec des vers dorés
Coudre nos dictionnaires de Pierre Bayle et d’Alain Rey
Coudre les soleils irréductibles d’un 14 juillet
Coudre Batouque rythme du tamtam sur la machine à écrire de Césaire (Aimé)
Coudre tout ce qui ne se coud pas
Coudre ce qui secoue les jeux des forains sur les places en fête
Coudre le temps des cerises sur un exemplaire des Misérables
Coudre la brise marine sur la nostalgie du présent
Coudre tout ce qui brise la malédiction des gueux et des famines
Coudre cet apoème sur le cahier d’un écolier qui dit pouce…
c’est terminé !
157
SINUOSITÉ-SAGESSE
Les méandres de ce fleuve, la pensée, avec ses boucles, ses expansions, ses resserrements, la douceur égale de la méditation, s’expriment en blancheur sinueuses, effleurant le réel. Selon l’étymologie, la sagesse est à la fois la saveur et le savoir. Ici elle s’épand, ondule, se dilate et se replie, respiration sereine.