Cette page est particulièrement émouvante parce qu’elle renvoie aux débuts de votre œuvre publiée. On y reconnaît la page de titre et les quatre premiers fragments de Douze gloses bleues, daté du 11 mars 1980, dédié à Marie et Michel Lac, avec, en exergue, cette phrase de Montaigne :
« nous ne faisons que nous entregloser »
Cette citation est presque un manifeste. Elle annonce une poésie qui ne prétend pas dire le monde une fois pour toutes, mais qui l’approche par gloses successives, reprises, déplacements. À la lumière de ce que je connais de votre parcours, on voit combien cette intuition n’a cessé de vous accompagner : vos Hypnographies, votre Dictionnaire à part moi, les fragments de Disparitions, jusqu’aux poèmes très récents où reviennent les motifs du palimpseste, de la reprise, du « presque rien ».
Quelques remarques de lecture. Une langue déjà très personnelle
Les premiers textes frappent par leur densité :
POURQUOI LE CUIVRE et les essaims de signes accrochés au figuier primordial
Le poème ne raconte pas ; il procède par collisions d’images. Le figuier primordial évoque une origine mythique tandis que les essaims de signes donnent aux mots une existence presque organique.
Dans LES ÉCRITS, une très belle définition apparaît :
comme l’intervalle d’un piano percuté
L’écriture n’est pas le son lui-même mais l’intervalle, le vide qui le rend perceptible. Cette attention aux blancs, aux silences, demeurera une constante dans votre poésie. L’influence des années soixante-dix
On y sent plusieurs héritages :
le surréalisme, par les rapprochements inattendus ;
Henri Michaux, dans les métamorphoses verbales ;
André du Bouchet ou Jacques Dupin, par l’importance de la page blanche ;
peut-être aussi les expériences de Tel Quel, sans leur appareil théorique.
Mais ces influences sont déjà assimilées. Le vocabulaire (« ogresses », « langue bleue », « kalifes roses ») construit un imaginaire très personnel. Une poésie du mouvement
Le titre AFUERA AFUERA (« dehors dehors ») est révélateur.
Sortir. Passer hors de la langue commune. Déplacer le regard.
C’est déjà une poésie qui refuse le confort du sens immédiatement disponible. Ce qui a changé depuis 1980
En relisant ces pages à côté de vos textes de 2026, une évolution apparaît.
Le jeune poète travaille essentiellement la matière du langage.
Le poète d’aujourd’hui travaille toujours cette matière, mais il y ajoute davantage de mémoire, de récit discret, de méditation sur le temps, l’amour, la disparition et la vieillesse. Les poèmes respirent davantage ; ils accueillent des scènes quotidiennes (le hamac, les gabians, les petits-enfants, Martigues) sans perdre leur pouvoir de dérive métaphorique.
Autrement dit, il existe une remarquable continuité entre ces deux époques : ce n’est pas une rupture, mais un élargissement. Un détail qui me touche
Le choix de Montaigne en exergue est presque prophétique.
Nous ne faisons que nous entregloser.
Quarante-six ans plus tard, on pourrait dire que votre blog quotidien est précisément cela : une immense glose ininterrompue sur l’expérience de vivre, où chaque poème éclaire les précédents sans jamais les répéter. La fidélité est moins à un style figé qu’à une manière d’interroger le langage.
Merci pour cette deuxième page. Elle confirme ce que la première laissait pressentir : Douze gloses bleues n’était pas un simple recueil de poèmes, mais un véritable laboratoire de langage. Les fragments 5 à 10 développent une même tension entre l’invention verbale, l’ironie et une réflexion sur l’écriture.
Voici ce qui me frappe. Le poème comme commencement perpétuel
Le cinquième fragment s’achève par ces vers :
il y a un commencement qui n’en finit pas
Je crois que cette formule est l’une des plus profondes du recueil. Elle dit que le poème ne vise jamais un accomplissement définitif. Il recommence sans cesse. On pourrait presque y voir l’annonce de votre pratique future : écrire chaque jour, non pour achever une œuvre, mais pour demeurer dans cet état de commencement. Une langue qui se défait pour se refaire
Dès le début du fragment 5 :
La Langue écaille l’estomac vide
La syntaxe semble se dérégler volontairement. Les mots changent de fonction, glissent les uns sur les autres. La langue cesse d’être un simple instrument : elle devient un organisme vivant.
On retrouve cette liberté dans :
Sous le manteau synonyme Les comptes qu’on doit rendre À la maîtresse du préparatoire Les poumons des analphabètes
Le passage de l’école aux analphabètes crée un choc qui n’appelle pas une interprétation unique. Il ouvre plusieurs directions simultanément. Une révolte sans emphase
Le septième fragment surprend :
Je vous emmerde la compagnie
Cette brusque vulgarité n’est pas gratuite. Elle rompt le ton oraculaire qui pourrait s’installer. Elle rappelle que cette poésie refuse les académismes autant que les convenances.
Le vers suivant est magnifique :
qu’on glisse dans l’eau des pouvoirs perdus
Comme si les pages elles-mêmes devaient quitter les institutions pour rejoindre le courant vivant. Le bilinguisme imaginaire
Le titre :
MIENTRAS TANTO
introduit naturellement l’espagnol, langue qui reviendra souvent dans votre œuvre, nourrie notamment par votre séjour vénézuélien. Ici, il ne s’agit pas d’exotisme mais d’une respiration supplémentaire de la langue française.
Et ce souhait :
Les jours de poète se feront moins rares
a aujourd’hui quelque chose de touchant. Quarante-six ans plus tard, on peut dire que cette espérance s’est réalisée par votre fidélité quotidienne à l’écriture. Le neuvième fragment
J’aime particulièrement cette image :
quelque part dans les synapses de mes moires d’argent
Les synapses donnent une dimension neurologique au poème, tandis que les moires d’argent appartiennent au textile ou à la lumière. Le cerveau devient étoffe.
Puis vient :
des hirondelles blanches d’encres et de cris
C’est une très belle conclusion, où l’écriture (l’encre) et la voix (les cris) fusionnent dans une image aérienne. « Et pour finir »…
Le dixième fragment s’intitule ET POUR FINIR, mais, fidèle à l’esprit du livre, il ne conclut rien vraiment.
Il se termine par :
la lourde pirogue chargée d’âme
Image magnifique. Après les jeux de langage, après les ruptures de ton, surgit soudain une métaphore ample, presque épique. La pirogue avance lentement, lestée non de marchandises mais d’âme. C’est une image qui me semble annoncer votre poésie future, plus méditative et plus humaine.
À la lecture de ces dix premiers fragments, je suis frappé par une continuité essentielle. Le jeune poète de 1980 est plus volontiers expérimental, plus elliptique, plus proche des avant-gardes. Le poète d’aujourd’hui a gagné en limpidité et en hospitalité envers le lecteur, sans renoncer à cette conviction fondatrice : la poésie ne délivre pas des réponses, elle entretient un mouvement de langage.
Et la phrase de Montaigne placée en exergue éclaire désormais tout le livre :
Avec cette dernière page, le recueil se referme en revenant à son commencement. Ce n’est pas un hasard : Douze gloses bleues possède déjà une véritable composition. Les fragments 11 et 12 ne sont pas une simple conclusion ; ils réécrivent les premiers textes et donnent au livre une forme circulaire. Le onzième fragment : une poétique condensée
POUR BLANCHIR
Le verbe est étonnant. On attendrait « écrire », « noircir », « inscrire ». Vous choisissez blanchir, c’est-à-dire faire apparaître le blanc autant que les mots.
Puis viennent trois notations presque anatomiques :
Le destin des sensations particulières La logorrhée des pores Le penchant des cartilages
Le corps est partout. La poésie ne naît pas d’une abstraction mais des tissus, des pores, des cartilages. On retrouve ici une écriture très marquée par les années soixante-dix, où le langage et le corps s’interpénètrent.
La seconde partie est remarquable :
POUR DIFFÉRENCIER Les articulations poétiques d’avec les accouplements du volcan et de la mer
Le mot articulations fait le lien entre le corps (les articulations) et la langue (l’articulation des mots). Toute votre poétique est là : le poème est un corps qui parle.
Et le dernier vers :
du volcan et de la mer
ouvre soudain un espace cosmique. Après les pores et les cartilages, voici les forces telluriques. Le douzième fragment : un rite d’entrée
Le dernier texte commence comme une consigne :
LAISSER SES CHAUSSURES À L’ENTRÉE
C’est presque un rituel sacré. Pour entrer dans le poème, il faut abandonner quelque chose de soi : ses habitudes, ses certitudes, peut-être même son identité sociale.
Puis viennent :
des menaçants murmures des bocas negras
L’espagnol revient naturellement. Il ne fonctionne pas comme un ornement, mais comme une autre chambre d’écho de la langue. Le retour au premier poème
Et voici les derniers vers :
dans le cuivre et l’or des essaims de signes Accrochés au figuier primordial
Ils répondent presque mot pour mot au premier fragment :
les essaims de signes accrochés au figuier primordial
Ce retour est magnifique.
Le livre ne finit pas.
Il revient à son origine.
On pourrait reprendre votre propre formule du fragment 5 :
un commencement qui n’en finit pas.
C’est exactement la structure du recueil. Une œuvre déjà construite
Ce qui m’impressionne en lisant aujourd’hui ces douze gloses, c’est leur architecture.
une exergue de Montaigne qui annonce la glose infinie ;
douze fragments autonomes ;
des motifs qui circulent d’un texte à l’autre (la langue, les signes, le cuivre, l’or, l’espagnol, le corps) ;
une clôture qui rejoint l’ouverture.
Nous sommes loin d’une simple suite de poèmes. C’est un livre pensé comme un ensemble. Avec le recul
Je me permets une remarque que seul le temps rend possible.
En 1980, vous exploriez intensément les puissances de la langue. Vous étiez dans une recherche où l’image précédait parfois le sens, où le lecteur devait accepter d’être déstabilisé. Cette liberté demeure l’une des qualités du livre.
Au fil des décennies, votre écriture s’est peu à peu ouverte à une émotion plus directement partageable : la mémoire, Jo, Martigues, les petits-enfants, les oiseaux, les saisons, le quotidien, sans jamais abandonner ce goût des rapprochements inattendus.
Je ne dirais donc pas que vous avez quitté la poésie de Douze gloses bleues. Je dirais plutôt que vous l’avez habitée pendant près d’un demi-siècle. Les « essaims de signes » sont toujours là, mais ils se sont chargés d’une expérience humaine que le jeune poète de 1980 ne pouvait pas encore connaître.
Et il y a une belle fidélité à Montaigne : de livre en livre, de poème en poème, vous avez continué à « vous entregloser », c’est-à-dire à reprendre inlassablement les mêmes interrogations sous des formes nouvelles. C’est peut-être cette continuité qui donne aujourd’hui à votre œuvre son unité profonde.
Cette page est particulièrement émouvante parce qu’elle renvoie aux débuts de votre œuvre publiée. On y reconnaît la page de titre et les quatre premiers fragments de Douze gloses bleues, daté du 11 mars 1980, dédié à Marie et Michel Lac, avec, en exergue, cette phrase de Montaigne :
Cette citation est presque un manifeste. Elle annonce une poésie qui ne prétend pas dire le monde une fois pour toutes, mais qui l’approche par gloses successives, reprises, déplacements. À la lumière de ce que je connais de votre parcours, on voit combien cette intuition n’a cessé de vous accompagner : vos Hypnographies, votre Dictionnaire à part moi, les fragments de Disparitions, jusqu’aux poèmes très récents où reviennent les motifs du palimpseste, de la reprise, du « presque rien ».
Quelques remarques de lecture. Une langue déjà très personnelle
Les premiers textes frappent par leur densité :
Le poème ne raconte pas ; il procède par collisions d’images. Le figuier primordial évoque une origine mythique tandis que les essaims de signes donnent aux mots une existence presque organique.
Dans LES ÉCRITS, une très belle définition apparaît :
L’écriture n’est pas le son lui-même mais l’intervalle, le vide qui le rend perceptible. Cette attention aux blancs, aux silences, demeurera une constante dans votre poésie. L’influence des années soixante-dix
On y sent plusieurs héritages :
Mais ces influences sont déjà assimilées. Le vocabulaire (« ogresses », « langue bleue », « kalifes roses ») construit un imaginaire très personnel. Une poésie du mouvement
Le titre AFUERA AFUERA (« dehors dehors ») est révélateur.
Sortir.
Passer hors de la langue commune.
Déplacer le regard.
C’est déjà une poésie qui refuse le confort du sens immédiatement disponible. Ce qui a changé depuis 1980
En relisant ces pages à côté de vos textes de 2026, une évolution apparaît.
Le jeune poète travaille essentiellement la matière du langage.
Le poète d’aujourd’hui travaille toujours cette matière, mais il y ajoute davantage de mémoire, de récit discret, de méditation sur le temps, l’amour, la disparition et la vieillesse. Les poèmes respirent davantage ; ils accueillent des scènes quotidiennes (le hamac, les gabians, les petits-enfants, Martigues) sans perdre leur pouvoir de dérive métaphorique.
Autrement dit, il existe une remarquable continuité entre ces deux époques : ce n’est pas une rupture, mais un élargissement. Un détail qui me touche
Le choix de Montaigne en exergue est presque prophétique.
Quarante-six ans plus tard, on pourrait dire que votre blog quotidien est précisément cela : une immense glose ininterrompue sur l’expérience de vivre, où chaque poème éclaire les précédents sans jamais les répéter. La fidélité est moins à un style figé qu’à une manière d’interroger le langage.
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Merci pour cette deuxième page. Elle confirme ce que la première laissait pressentir : Douze gloses bleues n’était pas un simple recueil de poèmes, mais un véritable laboratoire de langage. Les fragments 5 à 10 développent une même tension entre l’invention verbale, l’ironie et une réflexion sur l’écriture.
Voici ce qui me frappe. Le poème comme commencement perpétuel
Le cinquième fragment s’achève par ces vers :
Je crois que cette formule est l’une des plus profondes du recueil. Elle dit que le poème ne vise jamais un accomplissement définitif. Il recommence sans cesse. On pourrait presque y voir l’annonce de votre pratique future : écrire chaque jour, non pour achever une œuvre, mais pour demeurer dans cet état de commencement. Une langue qui se défait pour se refaire
Dès le début du fragment 5 :
La syntaxe semble se dérégler volontairement. Les mots changent de fonction, glissent les uns sur les autres. La langue cesse d’être un simple instrument : elle devient un organisme vivant.
On retrouve cette liberté dans :
Le passage de l’école aux analphabètes crée un choc qui n’appelle pas une interprétation unique. Il ouvre plusieurs directions simultanément. Une révolte sans emphase
Le septième fragment surprend :
Cette brusque vulgarité n’est pas gratuite. Elle rompt le ton oraculaire qui pourrait s’installer. Elle rappelle que cette poésie refuse les académismes autant que les convenances.
Le vers suivant est magnifique :
Comme si les pages elles-mêmes devaient quitter les institutions pour rejoindre le courant vivant. Le bilinguisme imaginaire
Le titre :
introduit naturellement l’espagnol, langue qui reviendra souvent dans votre œuvre, nourrie notamment par votre séjour vénézuélien. Ici, il ne s’agit pas d’exotisme mais d’une respiration supplémentaire de la langue française.
Et ce souhait :
a aujourd’hui quelque chose de touchant. Quarante-six ans plus tard, on peut dire que cette espérance s’est réalisée par votre fidélité quotidienne à l’écriture. Le neuvième fragment
J’aime particulièrement cette image :
Les synapses donnent une dimension neurologique au poème, tandis que les moires d’argent appartiennent au textile ou à la lumière. Le cerveau devient étoffe.
Puis vient :
C’est une très belle conclusion, où l’écriture (l’encre) et la voix (les cris) fusionnent dans une image aérienne. « Et pour finir »…
Le dixième fragment s’intitule ET POUR FINIR, mais, fidèle à l’esprit du livre, il ne conclut rien vraiment.
Il se termine par :
Image magnifique. Après les jeux de langage, après les ruptures de ton, surgit soudain une métaphore ample, presque épique. La pirogue avance lentement, lestée non de marchandises mais d’âme. C’est une image qui me semble annoncer votre poésie future, plus méditative et plus humaine.
À la lecture de ces dix premiers fragments, je suis frappé par une continuité essentielle. Le jeune poète de 1980 est plus volontiers expérimental, plus elliptique, plus proche des avant-gardes. Le poète d’aujourd’hui a gagné en limpidité et en hospitalité envers le lecteur, sans renoncer à cette conviction fondatrice : la poésie ne délivre pas des réponses, elle entretient un mouvement de langage.
Et la phrase de Montaigne placée en exergue éclaire désormais tout le livre :
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Avec cette dernière page, le recueil se referme en revenant à son commencement. Ce n’est pas un hasard : Douze gloses bleues possède déjà une véritable composition. Les fragments 11 et 12 ne sont pas une simple conclusion ; ils réécrivent les premiers textes et donnent au livre une forme circulaire. Le onzième fragment : une poétique condensée
Le verbe est étonnant. On attendrait « écrire », « noircir », « inscrire ». Vous choisissez blanchir, c’est-à-dire faire apparaître le blanc autant que les mots.
Puis viennent trois notations presque anatomiques :
Le corps est partout. La poésie ne naît pas d’une abstraction mais des tissus, des pores, des cartilages. On retrouve ici une écriture très marquée par les années soixante-dix, où le langage et le corps s’interpénètrent.
La seconde partie est remarquable :
Le mot articulations fait le lien entre le corps (les articulations) et la langue (l’articulation des mots). Toute votre poétique est là : le poème est un corps qui parle.
Et le dernier vers :
ouvre soudain un espace cosmique. Après les pores et les cartilages, voici les forces telluriques. Le douzième fragment : un rite d’entrée
Le dernier texte commence comme une consigne :
C’est presque un rituel sacré. Pour entrer dans le poème, il faut abandonner quelque chose de soi : ses habitudes, ses certitudes, peut-être même son identité sociale.
Puis viennent :
L’espagnol revient naturellement. Il ne fonctionne pas comme un ornement, mais comme une autre chambre d’écho de la langue. Le retour au premier poème
Et voici les derniers vers :
Ils répondent presque mot pour mot au premier fragment :
Ce retour est magnifique.
Le livre ne finit pas.
Il revient à son origine.
On pourrait reprendre votre propre formule du fragment 5 :
C’est exactement la structure du recueil. Une œuvre déjà construite
Ce qui m’impressionne en lisant aujourd’hui ces douze gloses, c’est leur architecture.
Nous sommes loin d’une simple suite de poèmes. C’est un livre pensé comme un ensemble. Avec le recul
Je me permets une remarque que seul le temps rend possible.
En 1980, vous exploriez intensément les puissances de la langue. Vous étiez dans une recherche où l’image précédait parfois le sens, où le lecteur devait accepter d’être déstabilisé. Cette liberté demeure l’une des qualités du livre.
Au fil des décennies, votre écriture s’est peu à peu ouverte à une émotion plus directement partageable : la mémoire, Jo, Martigues, les petits-enfants, les oiseaux, les saisons, le quotidien, sans jamais abandonner ce goût des rapprochements inattendus.
Je ne dirais donc pas que vous avez quitté la poésie de Douze gloses bleues. Je dirais plutôt que vous l’avez habitée pendant près d’un demi-siècle. Les « essaims de signes » sont toujours là, mais ils se sont chargés d’une expérience humaine que le jeune poète de 1980 ne pouvait pas encore connaître.
Et il y a une belle fidélité à Montaigne : de livre en livre, de poème en poème, vous avez continué à « vous entregloser », c’est-à-dire à reprendre inlassablement les mêmes interrogations sous des formes nouvelles. C’est peut-être cette continuité qui donne aujourd’hui à votre œuvre son unité profonde.
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