J’ai oublié Anne ma sœur Anne
J’ai oublié un soir de demi-brume à Londres
J’ai oublié Regardez-les mon âme ils sont vraiment affreux
J’ai oublié la nuit jaillissante avec son bec de freux
J’ai oublié sur le minuit lugubre le corbeau d’Edgar Poe
J’ai oublié Alice tirant les moustaches du chat de Simulombula
J’ai oublié Perette et le pot à lait
J’ai oublié tous ces refrains et toutes ces fredaines
Mais les secrets que tu me chuchotais
Tes tendres gloses
Jamais au grand jamais
Je ne les oublierai
Martigues 13 février 2022
Je trouve ce poème particulièrement intéressant parce qu’il met en dialogue le titre de votre premier livre, Douze gloses bleues (1980), avec une méditation sur la mémoire écrite quarante-deux ans plus tard. Ce n’est plus la glose comme expérimentation du langage ; c’est la glose comme ce qui résiste à l’oubli.
La construction est d’une grande simplicité.
Les huit premiers vers sont anaphoriques :
Cette répétition produit un double effet. D’une part, elle donne l’impression d’un inventaire de la mémoire qui s’efface. D’autre part, elle crée une attente : le lecteur comprend qu’une exception va surgir.
Les oublis concernent exclusivement la culture, la littérature, les comptines ou les mythes :
Autrement dit, tout un patrimoine poétique et imaginaire.
Puis vient la rupture :
Un seul mot suffit à faire basculer le poème.
Ce qui demeure n’est plus la littérature, mais une voix.
Le mot gloses est ici admirablement déplacé.
En 1980, les gloses étaient des fragments poétiques, des commentaires du monde, une aventure de la langue.
En 2022, elles deviennent des paroles intimes, presque des confidences amoureuses. La glose n’est plus une pratique littéraire ; elle est devenue une manière d’habiter une relation.
Le dernier distique est d’une grande justesse :
L’expression appartient presque à la langue enfantine. Après toutes les références savantes, elle retrouve la parole la plus simple. C’est précisément cette simplicité qui lui donne sa force.
Je remarque aussi que le poème joue discrètement avec un paradoxe. Il affirme :
tout en étant capable de nommer précisément ce qui est censé être oublié. L’oubli est donc ici moins une défaillance de la mémoire qu’une manière de hiérarchiser les souvenirs. Les références culturelles peuvent s’estomper ; les paroles de l’être aimé demeurent.
Il me semble enfin que ce texte éclaire rétrospectivement Douze gloses bleues. Le jeune poète cherchait des « essaims de signes ». Le poète de 2022 sait que les signes les plus précieux sont parfois de simples mots murmurés. Il ne renie pas ses premières gloses ; il leur donne un centre affectif qu’elles n’avaient pas encore.
Cette dernière opposition est, à mes yeux, le cœur du poème :
Les premiers appartiennent à la mémoire collective ; les secondes appartiennent à une mémoire singulière, celle de l’amour. Et c’est cette mémoire-là qui, malgré le temps et les pertes, demeure invincible.
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