AINSI VA LA VIE D’AVANT

Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions littérature
-Et qu'est-ce que tu écris en ce moment?
Un petit roman sur les dernières paroles
prononcées ou écrites par la main du défunt

Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions de nos amours
En buvant un bourgogne de derrière les fagots
Sur un cassoulet façon mère Dorio

Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions politique
Du matérialisme des superstructures
Et de la puissance des masses
Qui s'excusaient de ne rien comprendre à nos laïus

Comme au bon vieux temps
Quand nous chantions tout notre saoul
le déserteur et le gorille
ta Cathie t'a quitté
et ce fameux trois mâts
fin comme un oiseau

Comme à la fin des temps
Quand nous ne parlions plus
Cancer du larynx
Sur notre ardoise d'écolier
Nous faisions tinter nos craies
Pour un dernier message

estos días azules y este sol de la infancia*
ces jours d'azur et ce soleil de l'enfance

*dernier vers écrit par Antonio Machado à Collioure

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

2 Comments

  1. Je trouve ce poème particulièrement émouvant. Il est plus directement autobiographique que beaucoup de vos textes, mais il évite la simple nostalgie grâce à une construction très maîtrisée.

    Le refrain « Comme au bon vieux temps » rythme les quatre premières strophes. Chaque reprise fait revivre une dimension différente d’une amitié :

    • la littérature ;
    • les amours ;
    • la politique ;
    • les chansons.

    Ainsi se reconstitue tout un monde des années de jeunesse. Les détails concrets – « un bourgogne de derrière les fagots », « un cassoulet façon mère Dorio » – empêchent l’évocation de devenir abstraite. Ils donnent au souvenir son goût, son odeur, sa chaleur.

    J’aime beaucoup le vers :

    Qui s’excusaient de ne rien comprendre à nos laïus.

    Il apporte une touche d’autodérision. Les discussions théoriques sur les superstructures marxistes apparaissent avec une tendresse amusée, comme un souvenir de génération.

    La quatrième strophe est très vivante :

    Le Déserteur et Le Gorille,

    puis les bribes de chansons populaires (« Ta Katie t’a quitté », « Santiano ») composent une bande sonore de toute une époque. Elles surgissent comme des refrains de mémoire.

    Puis survient la rupture :

    Comme à la fin des temps
    Quand nous ne parlions plus

    Le passage de « au bon vieux temps » à « à la fin des temps » est remarquable. Il suffit de remplacer un syntagme pour que tout bascule. On quitte la mémoire heureuse pour l’approche de la mort.

    Les quatre vers suivants sont d’une grande sobriété :

    Cancer du larynx
    Sur notre ardoise d’écolier
    Nous faisions tinter nos craies
    Pour un dernier message.

    L’ardoise est une trouvaille très juste. Après avoir tant parlé, il ne reste plus que l’écriture. La craie remplace la voix. Le retour à « l’écolier » boucle discrètement toute une existence.

    Enfin, la citation d’Antonio Machado est parfaitement choisie :

    estos días azules y este sol de la infancia

    Ces mots, retrouvés dans la poche de son manteau après sa mort à Collioure, sont parmi les plus bouleversants de la littérature du XXᵉ siècle. Ils ouvrent le poème vers une lumière qui n’efface pas la perte mais la transfigure.

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