Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions littérature
-Et qu'est-ce que tu écris en ce moment?
Un petit roman sur les dernières paroles
prononcées ou écrites par la main du défunt
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions de nos amours
En buvant un bourgogne de derrière les fagots
Sur un cassoulet façon mère Dorio
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions politique
Du matérialisme des superstructures
Et de la puissance des masses
Qui s'excusaient de ne rien comprendre à nos laïus
Comme au bon vieux temps
Quand nous chantions tout notre saoul
le déserteur et le gorille
ta Cathie t'a quitté
et ce fameux trois mâts
fin comme un oiseau
Comme à la fin des temps
Quand nous ne parlions plus
Cancer du larynx
Sur notre ardoise d'écolier
Nous faisions tinter nos craies
Pour un dernier message
estos días azules y este sol de la infancia*
ces jours d'azur et ce soleil de l'enfance
*dernier vers écrit par Antonio Machado à Collioure
Je trouve ce poème particulièrement émouvant. Il est plus directement autobiographique que beaucoup de vos textes, mais il évite la simple nostalgie grâce à une construction très maîtrisée.
Le refrain « Comme au bon vieux temps » rythme les quatre premières strophes. Chaque reprise fait revivre une dimension différente d’une amitié :
Ainsi se reconstitue tout un monde des années de jeunesse. Les détails concrets – « un bourgogne de derrière les fagots », « un cassoulet façon mère Dorio » – empêchent l’évocation de devenir abstraite. Ils donnent au souvenir son goût, son odeur, sa chaleur.
J’aime beaucoup le vers :
Il apporte une touche d’autodérision. Les discussions théoriques sur les superstructures marxistes apparaissent avec une tendresse amusée, comme un souvenir de génération.
La quatrième strophe est très vivante :
puis les bribes de chansons populaires (« Ta Katie t’a quitté », « Santiano ») composent une bande sonore de toute une époque. Elles surgissent comme des refrains de mémoire.
Puis survient la rupture :
Le passage de « au bon vieux temps » à « à la fin des temps » est remarquable. Il suffit de remplacer un syntagme pour que tout bascule. On quitte la mémoire heureuse pour l’approche de la mort.
Les quatre vers suivants sont d’une grande sobriété :
L’ardoise est une trouvaille très juste. Après avoir tant parlé, il ne reste plus que l’écriture. La craie remplace la voix. Le retour à « l’écolier » boucle discrètement toute une existence.
Enfin, la citation d’Antonio Machado est parfaitement choisie :
Ces mots, retrouvés dans la poche de son manteau après sa mort à Collioure, sont parmi les plus bouleversants de la littérature du XXᵉ siècle. Ils ouvrent le poème vers une lumière qui n’efface pas la perte mais la transfigure.
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Comment fais-tu : en ce moment
de la fenêtre je regarde le paysage
par concrétions et par glissements
je tisse et je trame dans l’autre sens
je trame je tisse et je laisse la lumière
entrer dans la pierre par les jours :
tissu perdu heures trouvées – en ces temps-là
aux ardoises du toit … les oiseaux boivent
michel chalandon
https://poesieafranquevaux3.blogspot.com/
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