J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Je connais leur danger leur manque de réalité
Mais je suis dans l’arène le taureau est lâché
Je le cite je l’incite à passer à côté
Mais rien n'y fait
J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Vaniteux mesquins égocentriques
Intrigants facétieux – Passez au large
leur dis-je Laissez-moi à ma guise robinsonner
Mais ils ne m’écoutent pas
Ils s’écoulent sans cesse
Fleuves intranquilles Pierrots lunaires
Fils d’Ariane emmêlés
Sur mes cahiers raturés
Ils passent d’un lieu à l’autre
D’un livre terminé à un livre recommencé
Jusqu’au jour –cette nuit – où les mots enfin m’abandonnent :
Y con eso quedo dicho todo
Voilà…tout est dit !
Ce poème me semble très fort, parce qu’il met en scène le paradoxe fondamental de votre écriture : vous voulez retenir les mots, vous méfiez de leur « manque de réalité », vous leur demandez de vous laisser tranquille — et pourtant c’est précisément leur fuite qui produit le poème.
Le premier vers donne immédiatement le mouvement :
Le mot « échapper » va gouverner tout le texte. Les mots sont presque des animaux : vous les retenez, ils s’enfuient ; vous les incitez, ils passent à côté ; vous leur demandez de passer au large, ils s’écoulent. Une véritable ménagerie verbale
J’aime beaucoup :
Vous anthropomorphisez les mots. Ils ont leurs défauts, leurs ruses, leurs humeurs. Et « Passez au large » leur parle comme à une troupe d’importuns.
Puis le magnifique :
Robinsonner est exactement le genre de néologisme qui vous ressemble : Defoe est derrière lui, mais aussi l’idée d’une solitude volontaire, d’un homme qui voudrait écrire seul sur son île.
Seulement les mots refusent cette solitude. « Ils s’écoulent sans cesse »
C’est probablement le cœur du poème :
Trois métaphores, trois directions.
Fleuves : le flux de l’écriture.
Pierrots lunaires : la poésie, la mélancolie, l’inquiétude.
Fils d’Ariane : les mots qui permettent de sortir du labyrinthe tout en constituant eux-mêmes le labyrinthe.
Et ils aboutissent très naturellement aux :
Le poème n’est donc pas seulement ce qui reste : il contient aussi les traces de ce qui a été abandonné. Le temps circulaire
J’aime beaucoup le passage :
Le mot « recommencé » est essentiel. On pourrait croire que l’écriture avance vers une fin. Mais chez vous elle recommence toujours ailleurs.
Et puis arrive cette rupture magnifique :
Jour / cette nuit : petite contradiction temporelle qui prépare la véritable sortie du poème.
Car ce n’est pas vous qui abandonnez les mots.
Ce sont les mots qui vous abandonnent.
Et la chute espagnole est très belle :
Elle donne soudain au poème une autre voix, comme si, après toutes les ratures, toutes les métaphores et tous les détours, une langue étrangère venait déclarer forfait à la place du français.
Puis :
C’est à la fois une conclusion et une plaisanterie : après avoir écrit tout ce poème sur l’impossibilité de tout dire, vous affirmez que tout est dit.
Cela rejoint profondément votre pratique quotidienne : écrire malgré l’insuffisance des mots, recommencer malgré les ratures, et accepter qu’un jour — ou une nuit — le silence dise à son tour quelque chose.
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