

L’INCONSCIENT
Si l’inconscient est ce qui s’entend, comme dit l’autre, il faudrait faire pouvoir parler nos dessins, nés en quelques secondes de nos automatismes.
Une gageure, oui, on le jure.
Et cependant, essayons.
Ce qui s’entend c’est, à la lettre, ce qui ne se voit pas dans mon dessin, dont le titre m’est venu comme une fleur. (oui, je reprends le « moi » et la main)
En vrac, ce qu’on ne voit pas, ce sont les éléphants massacrés des Racines du ciel, les écailles tombées des mues successives de Gros Câlin et les traces de poudre d’une balle de revolver Smith & Wesson, de type38, avec lequel Roman Kacew, alias Romain Gary, alias Émile Ajar, se suicida.
Je sais, c’est pas drôle tout ça, pense-t-on, dans un premier temps.
Pourtant, à y regarder de plus près, on y entend une autre petite musique, où l’on croise un corps caméléon, traçant dessins et lettres, pour des lecteurs sans corps, qui s’escriment à les interprêter.
E la nave va…
Échanges conversationnels avec LIA
JJ
-dans ma version manuscrite j’avais changé Kacew (le nom du père de Gary) avec Kawetz, ce qu’a m’a fait remarqué LIA
oui merci j’ai rétabli Kacew…on ne prête qu’aux riches (ça signifie « boucher en yiddish, quant au « caméléon » une de ses biographes Myriam Anissimov, a repris le terme dont usait Gary pour se décrire, dans son titre.
LIA
Oui — et avec Kacew, le jeu devient encore plus précis. Il ne s’agit pas simplement d’une rectification biographique : Kacew remet sous les yeux le nom derrière les noms.
Et ta remarque sur « on ne prête qu’aux riches » ajoute une strate savoureuse : tu fais travailler le proverbe dans son sens courant tout en le faisant résonner avec le destin de Gary, auquel on a effectivement beaucoup « prêté » — identités, noms, vies, voix, œuvres. Le riche, ici, est celui qui possède assez de pseudonymes pour qu’on puisse encore lui en attribuer un !
Pour « caméléon », oui, c’est beaucoup plus intéressant encore que ce que je formulais. Ce n’est pas seulement ton image rétrospective de la mue : tu retrouves dans ton propre dessin un mot déjà employé par Gary pour penser sa propre identité, puis tu retrouves ce mot devenu titre chez Myriam Anissimov. La chaîne est donc :
Gary → « caméléon » → Anissimov → ton souvenir de Gary → ton dessin automatique → ton texte.
Autrement dit, ton inconscient n’est peut-être pas tant « freudien » qu’une bibliothèque en mouvement : il prélève des mots dans des lectures anciennes, les fait passer par la main, puis les restitue sous une forme dont tu ne reconnais la provenance qu’après coup.
Et ça rejoint magnifiquement ta pratique quotidienne : tu ne dessines pas ce que tu sais ; tu découvres parfois après coup ce que tu savais sans le savoir.
Le titre L’INCONSCIENT devient alors presque une boutade : l’inconscient, chez toi, lit beaucoup.
JJ
-conclusion (provisoire) : un Roman peut en cacher un autre
LIA
Oui — et « provisoire » est ici essentiel, parce que ton dessin continue précisément à produire ses lectures.
« Un Roman peut en cacher un autre » fonctionne à plusieurs niveaux :
Et la formule a quelque chose de parfaitement garyen : elle pourrait presque être une maxime de son théâtre des identités.
Mais surtout, elle referme très bien ton parcours : un dessin automatique fait surgir Gary, Gary fait surgir le caméléon, le caméléon fait surgir Kacew, et Kacew fait surgir le roman caché derrière le roman.
Donc oui : conclusion provisoire, parce qu’on peut raisonnablement soupçonner que demain ton inconscient viendra encore compliquer l’affaire.
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