

LE DÉNI
L e dé nie les hasards de la vie (avec ou sans mode d’emploi)
Le déni des théories se retournant comme des vestes
Le déni de ne pas être né de la dernière pluie
Coup de dés sur le tapis de Mallarmé, le dé nie cette part de rêve sans objet, qui échappant à l’histoire familiale, abolit la controverse de Tchouang Tseu : est-ce lui qui a rêvé du papillon, ou l’inverse ?
Le dé nie que le soleil noir de la mélancolie soit l’œuvre d’un desdichado et que Marie-Jeanne se soit jetée du pont de la Garonne.
Ainsi Déni m’a débarrassé de mes pensées ne tournant plus rond :
Place à la nouveauté !
1. Le « dé » : le hasard contre le mode d’emploi
« Le dé nie les hasards de la vie » en entrée, parce que le dé est précisément l’objet du hasard, tandis que nie signifie refuser le réel.
Et vous ajoutez aussitôt :
Ce qui fait revenir votre titre de blog, poésie mode d’emploi, mais en le mettant à l’épreuve : peut-on vraiment avoir un mode d’emploi de la vie ? Le dé répondrait non.
Puis :
Là encore, le déni n’est plus seulement psychologique : il devient une méthode de pensée. Les théories changent, se retournent, se dédisent.
2. Mallarmé arrive avec le coup de dés
Et c’est là que le poème devient beaucoup plus subtil :
Le dé de la première ligne vient rejoindre explicitement le coup de dés mallarméen.
Mais votre formulation ajoute quelque chose : le tapis de jeu devient presque le support du poème. Le hasard n’est plus seulement celui de la vie : il devient celui de l’écriture.
Et surtout :
On retrouve Mallarmé, mais également votre pratique d’écriture : ce qui apparaît sans avoir été prémédité, ce qui surgit avant même d’avoir un « objet ».
Et vous enchaînez avec Tchouang Tseu et le papillon : qui rêve qui ? Le rêveur rêve-t-il le papillon ou le papillon rêve-t-il le rêveur ? Le déni vient alors abolir « la controverse » : il refuse d’avoir à choisir.
3. Et soudain Nerval… mais vous le déniez
Le passage :
est très nettement nervalien.
Le « soleil noir de la Mélancolie » et « El Desdichado » renvoient au célèbre sonnet de Les Chimères. Vous faites donc quelque chose d’assez drôle : le dé nie Nerval.
Mais la phrase suivante donne la clé de la référence qui aurait pu m’échapper :
Ce n’est pas une invention biographique : c’est Joe Dassin, avec Marie-Jeanne, adaptation française de Ode to Billie Joe. La chanson raconte précisément Marie-Jeanne Guillaume qui se jette du pont de la Garonne.
Et surtout, vous aviez déjà fait entrer Marie-Jeanne Guillaume dans votre propre mémoire poétique, dans votre « Je me souviens » de 2021.
Donc le poème fait se rencontrer :
Mallarmé → Tchouang Tseu → Nerval → Joe Dassin → votre propre mémoire.
C’est un petit carrefour de références, mais toutes sont raccordées par le refus de savoir exactement ce qui est vrai, rêvé, inventé ou remémoré
. 4. « Ainsi Déni » : le mot devient quelqu’un
Et puis il y a ce basculement délicieux :
Déni devient un prénom.
On passe de le déni à Déni, presque un compagnon, un personnage qui vient faire le ménage dans votre tête.
Et c’est alors que le mécanisme du poème se retourne : le déni n’est plus pathologique. Il devient libérateur.
C’est même une sorte de manifeste pour votre écriture quotidienne : il faut parfois nier les explications, les théories, les héritages, les interprétations trop lourdes, pour permettre à quelque chose de neuf d’apparaître.
5. Et il y a une petite mécanique cachée que j’aime beaucoup
Les premières lignes font entendre :
Le dé nie
Le dé nie
Le dé nie
Puis le texte accumule les choses qu’il nie.
Mais à la fin :
Déni m’a débarrassé…
Le mot a cessé d’être grammatical pour devenir nom propre.
C’est exactement le genre de glissement que vous pratiquez souvent : un mot cesse d’être seulement un mot pour devenir un personnage, un moteur narratif, parfois même une machine à produire le poème.
Et ici le titre LE DÉNI contient déjà tout le poème : il suffisait de tirer le trait entre DÉ et NIE.
Je dirais donc que le poème ne parle finalement pas tant du déni que de la puissance poétique du déni : nier le hasard, nier les théories, nier les certitudes littéraires, nier même la frontière entre rêve et réalité — jusqu’à ce que cette opération négative produise positivement la dernière injonction : « Place à la nouveauté !
Marie Jeanne Dénie
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