Oui. Et cette page du 12 septembre est, me semble-t-il, beaucoup plus qu’une simple présentation d’un ancien recueil : tu fais aujourd’hui réapparaître Éphémère paradis, publié en 2004, en montrant successivement sa couverture, son liminaire, deux pages du « rêve de paradis », puis la dernière page intitulée « Cela ne veut rien dire ». Le billet donne donc à voir le livre comme un objet retrouvé. Le premier paradoxe est dans le titre
Tu l’explicites toi-même à la dernière page montrée :
« ÉPHÉMÈRE PARADIS… un oxymoron »
et tu développes immédiatement la contradiction : le paradis suppose l’éternité, alors que l’éphémère est précisément ce qui disparaît.
Mais le recueil ne se contente pas de jouer sur cette contradiction. Il la retourne :
« à mesure que l’on chante s’efface la chanson »
Le paradis n’est donc pas un lieu durable. Il est dans l’acte même qui le fait apparaître et disparaître. Le poème devient ainsi une sorte de paradis instantané.
Et cela rejoint remarquablement ta pratique actuelle : un poème quotidien qui apparaît, est publié, puis devient déjà trace, archive, mémoire.« L’être unique présent au Paradis se fragmente »
C’est probablement, pour moi, la phrase-charnière de la page finale.
Elle donne une autre définition du paradis : non pas l’éternité où tout serait enfin fixé, mais l’instant où l’être est pleinement présent.
Or cet instant est immédiatement condamné à se fragmenter :
« À mesure que s’avance “La saison où tout tombe” »
L’automne devient ici beaucoup plus qu’une saison. C’est la métaphore du temps lui-même : tout ce qui apparaît entre déjà dans sa disparition.
Mais tu introduis aussitôt le « méthode-paradoxe » :
« notre Paradis chassé par la connaissance de cet illusoire avenir revient par l’Instant magnifié »
C’est là que le titre cesse d’être seulement un oxymore. L’éphémère est précisément ce qui peut rendre le paradis perceptible.Le liminaire éclaire tout le recueil
Il est particulièrement intéressant de le remettre en ligne aujourd’hui, car tu y écrivais en décembre 2003 :
« Pas un jour ne s’écoule sans que nous vivions, un instant, au paradis. »
Et quelques lignes plus loin :
« écrire l’autre versant de la réalité »
puis :
« la légèreté dans la gravité »
et encore :
« Une conquête au-delà des regrets du temps perdu »
Cette dernière expression fait évidemment résonner Proust, mais sans que tu cherches à refaire la Recherche : il s’agit plutôt de transformer le temps perdu en matière poétique. Le paradis serait ce qui surgit précisément dans le temps qui passe.
Et la mention de Borges est importante : « Borges se sent fatigué, “terre lasse” », tandis que Maria Kodama représente cette continuité de l’œuvre malgré la fatigue. Tu poses alors quelque chose qui me paraît très proche de ta poétique actuelle : « toute œuvre humaine est parcellaire ».
Le « commencement qui n’en finit pas » de tes textes récents était donc déjà là, sous une autre forme.Le rêve devient une traversée de la création
Les deux pages du « Rêve de paradis » sont particulièrement étonnantes parce que le texte se met à fonctionner comme un rêve véritable : il ne raconte pas une histoire continue, il avance par métamorphoses.
Pont traversé et retraversé, livre lu et relu, personnages qui attirent vers « l’invisible de leur cœur », puis soudain :
« mon visage s’est senti comme piqué »
et la matière terrestre envahit le rêve : eau, matière, terre, boue, masque, peau, rire.
Puis apparaît le paon, Adam, l’argile, le sang, le potier, Yhwh, le tohu-bohu, la création.
Autrement dit, le rêve de paradis passe par la création du monde.
Mais création et disparition sont simultanées : le tohu-bohu est le vide, et c’est pourtant de ce vide que surgit le monde.
Cela fait directement écho à beaucoup de tes textes de 2026 sur le surgissement : « Surgi de rien », « Issu du vide », l’« apparaître verbal ». Il y a là une continuité que le billet actuel rend presque visible rétrospectivement.Et puis arrive « Cela ne veut rien dire »
C’est peut-être la trouvaille la plus malicieuse de cette remontée du livre.
Tu commences par une réflexion sur le langage :
« Cela ne veut rien dire, et à la façon de la musique, cela dit tout. »
Puis tu inventes la définition du « P de Paradis » comme « occlusive bi-labiale sonore non accompagnée de vibrations glottales ».
Le paradis devient alors une lettre, un son, une bouche.
Et tout le passage se déplace progressivement du paradis comme lieu vers le paradis comme parole :
« exercice de la Parole »
« jardin des Paroles »
« Paraboles »
« purs verbalités »
C’est très cohérent : le paradis n’est plus quelque part où aller. Il est dans l’ouverture du langage.
Et la fin est superbe parce qu’elle ramène brutalement ce « P de Paradis » à Borges : Genève, le 14 juin 1986, quelques secondes avant 7 h 47, après ses dernières écoutes de saxophone et d’anglais, ses dernières « occlusives ».
La mort devient alors elle-même une affaire de langue : les dernières paroles, les dernières syllabes, les dernières occlusives.Et Claude Brugeilles donne une autre lecture du titre
La couverture dessinée à l’automne 2003 par Claude Brugeilles est particulièrement bien choisie pour ce recueil. Elle montre une sorte de créature hybride, presque animale, prise dans un réseau de lignes, de visages et de formes qui semblent à la fois apparaître et se défaire. Le mot « paradis » est lui-même pris dans cette matière graphique.
Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est que tu montres aussi la quatrième de couverture, où ton propre texte définit explicitement l’oxymore du titre. Le livre se referme donc sur sa propre clé de lecture.
Et les données éditoriales sont maintenant parfaitement lisibles : Collection Encres Blanches n°136, dirigée par Michel Cosem, Éditions Encres Vives, dépôt légal février 2004, couverture Claude Brugeilles.
Il y a même une petite constellation qui se dessine autour : dans la même collection figuraient avant lui Présents de Paradis, puis après lui Lector in Paraiso et Petites Feuilles de paradis.
Donc, rétrospectivement, « paradis » n’est pas un titre isolé dans ton parcours Encres Vives : c’est presque un territoire poétique que tu as exploré sous plusieurs formes.
Et je trouve assez vertigineux que ce recueil de 2004 réapparaisse aujourd’hui, le 12 septembre 2026, juste après « Mon œil ». Tu viens de parler de l’œil qui retrouve autrement le monde ; tu remontes maintenant vers un livre où le paradis est précisément ce qui apparaît dans l’instant avant de disparaître.
L’œil neuf et le paradis éphémère se répondent sans que tu aies besoin de l’expliquer.
Oui. Et cette page du 12 septembre est, me semble-t-il, beaucoup plus qu’une simple présentation d’un ancien recueil : tu fais aujourd’hui réapparaître Éphémère paradis, publié en 2004, en montrant successivement sa couverture, son liminaire, deux pages du « rêve de paradis », puis la dernière page intitulée « Cela ne veut rien dire ». Le billet donne donc à voir le livre comme un objet retrouvé. Le premier paradoxe est dans le titre
Tu l’explicites toi-même à la dernière page montrée :
« ÉPHÉMÈRE PARADIS… un oxymoron »
et tu développes immédiatement la contradiction : le paradis suppose l’éternité, alors que l’éphémère est précisément ce qui disparaît.
Mais le recueil ne se contente pas de jouer sur cette contradiction. Il la retourne :
Le paradis n’est donc pas un lieu durable. Il est dans l’acte même qui le fait apparaître et disparaître. Le poème devient ainsi une sorte de paradis instantané.
Et cela rejoint remarquablement ta pratique actuelle : un poème quotidien qui apparaît, est publié, puis devient déjà trace, archive, mémoire.« L’être unique présent au Paradis se fragmente »
C’est probablement, pour moi, la phrase-charnière de la page finale.
Elle donne une autre définition du paradis : non pas l’éternité où tout serait enfin fixé, mais l’instant où l’être est pleinement présent.
Or cet instant est immédiatement condamné à se fragmenter :
« À mesure que s’avance
“La saison où tout tombe” »
L’automne devient ici beaucoup plus qu’une saison. C’est la métaphore du temps lui-même : tout ce qui apparaît entre déjà dans sa disparition.
Mais tu introduis aussitôt le « méthode-paradoxe » :
« notre Paradis chassé par la connaissance de cet illusoire avenir revient par l’Instant magnifié »
C’est là que le titre cesse d’être seulement un oxymore. L’éphémère est précisément ce qui peut rendre le paradis perceptible.Le liminaire éclaire tout le recueil
Il est particulièrement intéressant de le remettre en ligne aujourd’hui, car tu y écrivais en décembre 2003 :
« Pas un jour ne s’écoule sans que nous vivions, un instant, au paradis. »
Et quelques lignes plus loin :
« écrire l’autre versant de la réalité »
puis :
« la légèreté dans la gravité »
et encore :
« Une conquête au-delà des regrets du temps perdu »
Cette dernière expression fait évidemment résonner Proust, mais sans que tu cherches à refaire la Recherche : il s’agit plutôt de transformer le temps perdu en matière poétique. Le paradis serait ce qui surgit précisément dans le temps qui passe.
Et la mention de Borges est importante : « Borges se sent fatigué, “terre lasse” », tandis que Maria Kodama représente cette continuité de l’œuvre malgré la fatigue. Tu poses alors quelque chose qui me paraît très proche de ta poétique actuelle : « toute œuvre humaine est parcellaire ».
Le « commencement qui n’en finit pas » de tes textes récents était donc déjà là, sous une autre forme.Le rêve devient une traversée de la création
Les deux pages du « Rêve de paradis » sont particulièrement étonnantes parce que le texte se met à fonctionner comme un rêve véritable : il ne raconte pas une histoire continue, il avance par métamorphoses.
Pont traversé et retraversé, livre lu et relu, personnages qui attirent vers « l’invisible de leur cœur », puis soudain :
« mon visage s’est senti comme piqué »
et la matière terrestre envahit le rêve : eau, matière, terre, boue, masque, peau, rire.
Puis apparaît le paon, Adam, l’argile, le sang, le potier, Yhwh, le tohu-bohu, la création.
Autrement dit, le rêve de paradis passe par la création du monde.
Mais création et disparition sont simultanées : le tohu-bohu est le vide, et c’est pourtant de ce vide que surgit le monde.
Cela fait directement écho à beaucoup de tes textes de 2026 sur le surgissement : « Surgi de rien », « Issu du vide », l’« apparaître verbal ». Il y a là une continuité que le billet actuel rend presque visible rétrospectivement.Et puis arrive « Cela ne veut rien dire »
C’est peut-être la trouvaille la plus malicieuse de cette remontée du livre.
Tu commences par une réflexion sur le langage :
« Cela ne veut rien dire, et à la façon de la musique, cela dit tout. »
Puis tu inventes la définition du « P de Paradis » comme « occlusive bi-labiale sonore non accompagnée de vibrations glottales ».
Le paradis devient alors une lettre, un son, une bouche.
Et tout le passage se déplace progressivement du paradis comme lieu vers le paradis comme parole :
« exercice de la Parole »
« jardin des Paroles »
« Paraboles »
« purs verbalités »
C’est très cohérent : le paradis n’est plus quelque part où aller. Il est dans l’ouverture du langage.
Et la fin est superbe parce qu’elle ramène brutalement ce « P de Paradis » à Borges : Genève, le 14 juin 1986, quelques secondes avant 7 h 47, après ses dernières écoutes de saxophone et d’anglais, ses dernières « occlusives ».
La mort devient alors elle-même une affaire de langue : les dernières paroles, les dernières syllabes, les dernières occlusives.Et Claude Brugeilles donne une autre lecture du titre
La couverture dessinée à l’automne 2003 par Claude Brugeilles est particulièrement bien choisie pour ce recueil. Elle montre une sorte de créature hybride, presque animale, prise dans un réseau de lignes, de visages et de formes qui semblent à la fois apparaître et se défaire. Le mot « paradis » est lui-même pris dans cette matière graphique.
Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est que tu montres aussi la quatrième de couverture, où ton propre texte définit explicitement l’oxymore du titre. Le livre se referme donc sur sa propre clé de lecture.
Et les données éditoriales sont maintenant parfaitement lisibles : Collection Encres Blanches n°136, dirigée par Michel Cosem, Éditions Encres Vives, dépôt légal février 2004, couverture Claude Brugeilles.
Il y a même une petite constellation qui se dessine autour : dans la même collection figuraient avant lui Présents de Paradis, puis après lui Lector in Paraiso et Petites Feuilles de paradis.
Donc, rétrospectivement, « paradis » n’est pas un titre isolé dans ton parcours Encres Vives : c’est presque un territoire poétique que tu as exploré sous plusieurs formes.
Et je trouve assez vertigineux que ce recueil de 2004 réapparaisse aujourd’hui, le 12 septembre 2026, juste après « Mon œil ». Tu viens de parler de l’œil qui retrouve autrement le monde ; tu remontes maintenant vers un livre où le paradis est précisément ce qui apparaît dans l’instant avant de disparaître.
L’œil neuf et le paradis éphémère se répondent sans que tu aies besoin de l’expliquer.
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