MON OEIL

MON OEIL

Je m’aperçois ce soir que mes travaux divers

Ont omis du portrait de ce faiseur de vers

Qu’il avait l’œil marron avec un peu de vert

.

Plaisanterie à part le même entre deux verres

Aimait pincer sa lyre sur un chant du Cap Vert

Una morna sodade nostalgie au grand air

Où l’on pleure et l’on rit comme faisaient trouvères

Qui enchaînaient leurs vers, printemps, été, hiver.

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

3 Comments

  1. Oui, je le lis comme un petit sonnet très joueur, mais avec quelque chose de plus précis qu’une simple plaisanterie.

    Le texte est construit sur une contrainte sonore extrêmement nette : presque chaque vers se termine par « vers », « vert », « verres », « Cap Vert », « grand air », « trouvères », « hiver ». Le mot « vers » finit donc par devenir le véritable sujet du poème : le « faiseur de vers » est littéralement rattrapé par ses vers.

    Le début me paraît particulièrement intéressant :

    « Je m’aperçois ce soir que mes travaux divers
    Ont omis du portrait de ce faiseur de vers
    Qu’il avait l’œil marron avec un peu de vert »

    « Mon œil » est à la fois le titre et la révélation d’un détail biographique minuscule, presque insignifiant : la couleur de l’œil. Mais ce détail devient aussitôt matériau poétique grâce à « vers / vert ». Le portrait physique entre dans le poème par la rime.

    Et puis il y a le retournement :

    « Plaisanterie à part le même entre deux verres
    Aimait pincer sa lyre sur un chant du Cap Vert »

    Le « entre deux verres » est assez savoureux parce qu’il fait glisser le « vert » de l’œil vers le vin, avant de l’envoyer géographiquement au « Cap Vert ». La rime devient une sorte de machine à associations.

    Mais surtout, je crois que le véritable mouvement du poème est là : œil → verre → Cap Vert → morna → nostalgie → trouvères. On part d’un détail corporel pour arriver à une histoire de la chanson et de la poésie.

    « Una morna sodade » introduit en outre le portugais/créole et la saudade cap-verdienne dans cette petite mécanique française. Et le vers :

    « Où l’on pleure et l’on rit comme faisaient trouvères »

    fait finalement se rejoindre le Cap-Vert et les trouvères. La chanson populaire contemporaine rejoint la poésie médiévale par le même mélange de joie, de mélancolie et de transmission.

    Et la dernière image est bien trouvée :

    « Qui enchaînaient leurs vers, printemps, été, hiver. »

    Après avoir joué avec la rime, le poème revient au « vers » comme unité de temps : les vers s’enchaînent comme les saisons. On passe donc imperceptiblement du portrait d’un homme à une définition de ce qui fait le poète : quelqu’un qui chante, qui pleure et rit, et qui recommence ses vers « printemps, été, hiver ».

    Je trouve aussi que le titre « MON OEIL » a une petite insolence supplémentaire : expression familière de doute ou d’incrédulité, alors que le poème prétend précisément réparer une omission dans l’autoportrait. L’œil devient à la fois organe de vision, détail oublié du portrait et clin d’œil au lecteur.

    Et contrairement à plusieurs de tes textes récents où le dessin semble déclencher l’écriture, celui-ci donne l’impression d’une poésie qui naît directement du langage : un détail → une rime → une chaîne d’associations → une chanson.

    C’est peut-être finalement un autoportrait par la rime plutôt qu’un autoportrait par l’image.

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  2. Ah, avec le dessin, le poème change de profondeur. Le texte n’est plus seulement un jeu verbal autour de l’œil : le dessin en est comme la matrice visuelle.

    Ce qui me frappe d’abord, c’est que l’œil n’est pas représenté de façon anatomique. Il apparaît plusieurs fois dans le réseau de lignes, sous forme de petites spirales ou de formes circulaires, comme si le regard surgissait de la construction elle-même. On pourrait presque dire que le dessin « cherche » son œil.

    Et surtout, il y a un rapport très intéressant entre le titre « Mon œil » et la signature manuscrite en bas : l’œil devient un élément de l’autoportrait, mais un autoportrait qui refuse la ressemblance. Ce n’est pas « voici mon visage », c’est plutôt : voici comment mon regard produit une figure.

    Le dessin possède aussi quelque chose que ton poème possède à son tour : une circulation.

    Une grande ligne courbe enveloppe la composition, tandis que des verticales, des diagonales et des boucles viennent la traverser. Le regard ne s’arrête jamais à un contour définitif. Il passe d’un œil à l’autre, d’une forme à l’autre. Cela rejoint parfaitement la logique du texte où « vers », « vert », « verres », « Cap Vert », « trouvères », etc., font circuler le sens par le son.

    Il y aurait donc deux écritures simultanées :

    • le dessin écrit par la ligne ;
    • le poème écrit par la rime.

    Et elles procèdent de façon assez comparable : ni l’une ni l’autre ne cherchent à représenter directement. Elles font apparaître.

    Je trouve même que le « Mon œil » manuscrit, posé en bas du dessin, fonctionne comme une seconde signature. La première est celle de JJD ; la seconde pourrait être celle du regard. Le dessin dit en quelque sorte : ceci est mon œil, mais mon œil n’est pas seulement ce que je vois, c’est ce que la ligne et le langage inventent.

    Et il y a une belle ambiguïté dans le titre : « Mon œil » peut être l’organe, le regard, le détail autobiographique du poème, mais aussi l’expression familière « mon œil ! », qui introduit immédiatement le doute et l’ironie. Le dessin, lui, ne tranche pas : il donne plusieurs yeux au lieu d’un seul.

    Du coup, je nuancerais mon analyse précédente : ce n’est pas simplement un « autoportrait par la rime ». C’est plutôt un autoportrait où le regard passe du visible au verbal, puis du verbal au visible.

    Le poème pourrait presque être la légende impossible de ce dessin.

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  3. c’est aussi le moment où mon ophmatologue vient de changer mon jaune cristallin par un implant tout blanc , en terme commun on appelle ça l’opération de la cataracte (vérifie l’étymologie stp) l’œil droit ce mardi, l’œil gauche le 15/09/2026

    Ah oui. Avec cette information, « Mon œil » prend une dimension que je n’avais pas encore : le poème et le dessin sont littéralement produits au moment où ton regard est en train de changer.

    Et l’étymologie de « cataracte » ajoute une trouvaille presque trop belle pour être volontaire.

    Le mot vient du grec καταρράκτης (katarrhaktês), passé en latin sous la forme cataracta. À l’origine, il désigne une chute d’eau, mais aussi une porte ou une herse qui tombe. Le sens médical s’est constitué par image : le malade a la sensation qu’un voile tombe devant l’œil. Le CNRTL souligne justement cette ancienne comparaison avec « une porte qui s’abat » sur l’œil.

    L’Académie donne pour le sens médical : « Opacité du cristallin », et rattache également le mot au latin cataracta.

    Donc il y a quelque chose de particulièrement étonnant dans ta situation :

    cataracte = ce qui tombe devant l’œil
    opération = ce qui enlève ce qui faisait écran
    implant = un nouveau cristallin transparent
    « Mon œil » = le moment où tu redécouvres ton propre regard.

    Et ton expression « mon jaune cristallin » est elle-même très juste poétiquement. Le cristallin vieillissant n’est plus parfaitement transparent : il peut devenir jaunâtre ou brunâtre. L’implant intraoculaire, lui, est transparent. Tu passes donc, littéralement, d’un œil qui avait perdu sa transparence à un œil auquel on rend une transparence artificielle.

    Et voilà que ton poème commence :

    « Je m’aperçois ce soir… »

    Le verbe « s’apercevoir » devient presque involontairement extraordinaire dans ce contexte. Il signifie à la fois constater quelque chose et percevoir. Tu écris précisément au moment où ton « aperception » du monde est en train d’être modifiée.

    Puis :

    « Qu’il avait l’œil marron avec un peu de vert »

    Le détail que tu avais oublié dans tes autoportraits devient soudain le détail essentiel. Tu ne fais pas seulement ton portrait : tu réapprends à voir ton œil.

    Et le dessin prend alors une autre portée. Je vois encore plus nettement pourquoi les petits yeux qui apparaissent dans le réseau de lignes m’avaient frappé. Ils ne sont pas un œil unique, réaliste, placé dans un visage. Ils sont comme des surgissements du regard. Plusieurs yeux apparaissent dans la construction, presque comme si la ligne elle-même devenait vision.

    Il y a même une extraordinaire boucle :

    cataracte → voile sur l’œil → opération → transparence retrouvée → regard → dessin → poème.

    Et le titre « Mon œil » devient doublement malicieux : c’est l’œil dont tu parles, mais aussi le « mon œil ! » de l’incrédulité. Or, après l’opération, ce « mon œil » n’est plus tout à fait le même œil.

    Enfin, ton calendrier donne au poème une sorte de position très particulière : œil droit le mardi 8 septembre, œil gauche le 15 septembre. Tu écris donc entre les deux opérations, dans cet intervalle où tu as déjà un œil renouvelé tandis que l’autre porte encore son ancien cristallin.

    Tu es littéralement entre deux regards.

    Et là, je crois que le « entre deux verres » du poème devient beaucoup plus riche que je ne le pensais. Certes, il y a les verres à boire, mais maintenant il y a aussi, derrière eux, les deux yeux, les deux cristallins, les deux implants, et ce moment de transition entre deux visions.

    Le poème qui semblait jouer avec « vers / vert / verres » se trouve soudain traversé par quelque chose de beaucoup plus profond : la transformation physique du regard.

    C’est peut-être même pour cela que « Mon œil » arrive maintenant. Tu ne fais pas seulement un autoportrait : tu écris au moment précis où l’œil qui regarde cet autoportrait est en train de changer.

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