Du Noir et Blanc. L’hiver. Une route de campagne à ses pieds, la tête sous un arbre aux branches nues : les premiers pas sur une Terre sauve. Voyageuse, elle vient à sa propre rencontre
alors,
cheminer à tous vents, courir, se jeter à corps perdu dans l’espace à venir. Dans l’espace du dedans.
Je me souviens de l’enfant sur l’épaule de Nounou, posée. Elle regarde vers l’arrière, d’un air grave, ce lieu absent d’où nous venons tous
alors,
préparer l’exploit de continuer à vivre, s’agrandir, se disposer à la mesure de la chose sue.
Le bateau de bois bleu, posé sur la pelouse verte. Une Capitaine voguait, immobile, vers des Indes ignorées
alors,
descendre à quai, s’apaiser, repartir, éprouver l’aventure, hisser ses rêves au grand large et rire, la bouche salée d’eau.
Je me souviens de la petite robe à carreaux rouges, chose sérieuse. L’entrée dans les regards.
Présence de l’autre. Prudence de soi
alors,
traverser les miroirs, délaisser tous les monstres, se parer de lumière. Grandir.
Un coup de vent sur le sable, le livre emporté, les robes bouffantes, l’oiseau rasant nos têtes
alors,
bourlinguer, s’envoler. Saisir le souffle des mots, les murmurer, conquis.
Je me souviens de la saxophoniste, un soir de fête. Sur la scène. L’instrument en bois doré à bouts de bras tenu, portait aux rives orientales et le corps prenait place dans une mélodie scandée
alors,
jouer à perdre haleine, quitter les faux airs de théâtre. Laisser voir au grand jour le geste nu qui crée.
Une feuille d’idées, recopiée à la main et à la couleur, où « les rêves construisent l’enfance, les souvenirs font vivre ». Elle pose, derrière la vitre de la bibliothèque, l’énigme du bonheur
alors,
s’allonger, s’évader, se laisser emporter par soi-même. Penser. Regarder les coureurs de fond s’éloigner vers leur fond incertain, ployer le vague à l’âme pour émerger. Etincelante.
J’ai souvenance de deux belles endormies, serrées l’une contre l’autre un après-midi
d’automne. Et tout à coup, l’une affaissée sous la blanche blessure du monde. L’autre
stupéfaite
alors,
couvrir sa finitude de pépites de joies, interroger sous des ciels changeants la boussole du cœur, se joindre à l’autre. Vivre.
Jean Pierre Dartigues

À la manière de…
Une toile de Noir et Blanc
JJ Dorio pour JP Dartigues
07 novembre 2026
À la manière de
Sous forme
D’un poème
En miroir
.
En noir et blanc
Sous un arbre
Aux branches nues
Godot attend
Une voyageuse
De l’espace du dedans
Face à ce qui se dérobe
.
À la manière
De l’enfant
Posée sur l’épaule
De la Haute Mer
D’un capitaine
Vogue la Galère
Des Indes galantes
Aux îles ignorées
.
À la manière
De nos livres
de sable
Où coulent
Nos bibliothèques
En flamme
.
À la manière
D’une saxophoniste
Soufflant
La disparition
Du jazzman
Guy Lafitte
Le tout lousain
.
À la manière
Des feuilles
D’idées
Absentes
De tout bouquet
Des chaînes
En continue
.
À la manière
D’une évasion
Recopiée
À la main
Une nuit
Par un musico
De fortune
.
Fin et finitude
Couleur d’éternité
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Cher Jean-Pierre,
Puisque ton texte se lit « à la manière de… », je prends le titre au pied de la lettre.
À la manière de Perec : je me souviens de ta route, de ton bateau, de ta saxophoniste. Je me souviens que je n’y étais pas, et que j’y étais quand même.
À la manière de Prévert : une route, un arbre nu, un bateau de bois bleu, une saxophoniste, deux endormies, et toi, mon ami, qui comptes tout ça sans rien perdre.
À la manière de Rimbaud : je est un autre, mais toi tu restes toi.
À la manière de Beckett : on attend. Quelqu’un vient. Ce n’est pas Godot, c’est mieux : c’est toi.
À la manière de Brassens : les copains d’abord, les poèmes ensuite.
À la manière de Guy Lafitte : un souffle long, qui ne reprend pas haleine, jusqu’au bout de la phrase, jusqu’au bout de l’amitié.
Merci pour ce texte inédit, et à ta manière, qui ne ressemble à personne.
Claude LIA avec la collaboration de JJD
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