NOIR

Noir c’est le soleil de Nerval

Noir c’est un livre de rêveries de Bachelard

Noir c’est l’anar qui écrit Mourir pour des Idées

Noir c’est le Requiem enflammé de Fauré

Noir c’est un vin trembleur

dans le verre d’Apollinaire

au cours d’une nuit rhènane

Et c’est chacun de ceux

qui cherchent obstinément

leur vie durant

l’or noir du temps

deux sources

du poème Noir

ÉCRIRE C’EST MON DADA

ÉCRIRE C’EST MON DADA

Écrire c’est mon dada
C’est dire Non au sang versé dans le tonneau des dadadas des nananas des Danaïdes durant la grande boucherie de 14-18


Écrire c’est ma crise de vers cette exquise crise qui a débuté à la mort de celui qui fut poète, dramaturge, écrivain, romancier, graphiste projetant ses encres fantastiques, proscrit…et député : il était le vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s’énoncer
(On dirait du Lacan c’est du Mallarmé)


Écrire c’est la recherche de l’imprévisible de ce que je n’aurais jamais été capable de formuler si je ne m’étais pas attelé jour après jour (surtout la nuit) à faire mes pages d’écriture

Écrire c’est la découverte à l’instant de ce que la justice est une orfraie : elle finira bien par s’étrangler au tournant. (Queneau)

Écrire c’est tousser en disant « tout sait » : la pierre, l’air, le feu, la mer, la nue, le petit val, la tête nue

Écrire c’est tisser à la main, au métier, son cocon, sa petite pièce, son texte sur papier quadrillé, son journal, son vers, l’écrit et les cris d’une orchestration qui reste verbale (encore Mallarmé)

Écrire c’est, qui sait ?, affronter l’animal, le feu follet, le feu Follain

C’est écrire sur les murs défense de ne pas rêver

C’est écrire à la craie sur l’ardoise pour demander à son institutrice préférée, le chemin qui mène à la félicité

Écrire c’est par amour cesser d’écrire pour cueillir un bouquet à sa belle en souffrance lui inventer chansons d’amour amor que nos transfigura

Écrire toujours encor, dans la vacance d’une écriture, au présent d’une nostalgie où l’évidence à l’oxymore s’allie

Écrire au propre le pastiche de Mio Cid, monologue intérieur de Chimène murmurant ce vers d’anthologie qu’il est joli garçon, l’assassin de papa (Georges Fourest)

Écrire étymologiquement gratter, inciser sur sa tablette d’argile, utiliser son stylet, scribere, libérer cette main qui écrit à l’ancienne en trempant sa plume dans l’œil noir que nous fait l’encrier

Écrire : tremper et retremper dans son bain révélateur les pages manuscrites de messieurs Proust et Flaubert et de mesdames de Staël (Germaine) et Colette (Sidonie)

Écrire ? je vous demande un peu, un peu d’écoles littéraires prétendant l’une après l’autre de se libérer de la précédente, lyrisme, antilyrisme, réalisme, surréalisme, s’allumant (ironie des –ismes) de reflets réciproques, traînées de poudre qui font long feu Écrire, oui, en lettres noires de feu sur la plaque de la cheminée libérée des cendres de la veille J’aimerais mieux manquer une leçon de philosophie que mon feu du matin (Bachelard)

Écrire et laisser dire, laisser crier et rire les jaloux d’une pratique éphémère et fragile, mais la seule qui nous met en capacité de préparer nos partitions visuelles ouvrant la main à l’écriture qui libère nos coups de dés
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ÉCRIRE

Les résonances de Maria-Dolores Cano

« Pourquoi écrivez-vous ? Mais qu’est-ce qu’écrire ? Pour l’instant, je ne réponds pas au questionnaire, je rêve, je suspends le geste d’écrire, justement….

Écrire, c’est, ce n’est pas… Ce peut être, ce fut… Ce n’est plus…ce sera…

Écrire, c’est naître écrivain, entouré par les mots – et l’on écrit parce que l’air bourdonne de mots, on écrit comme l’on parle, parce que –verve, verbe – cela parle en moi. Écrire, c’est chercher à être cet écrivain que l’on n’est pas, et l’on écrit parce qu’on se tait, parce que l’on ne sait pas parler, parce qu’on manque de mots.

Écrire pour être seul, pour rompre le contact, comme on se cache, comme on tire un drap sur la tête, comme on ferme la porte à double tour. Écrire pour ne pas supporter d’être seul, comme on sort de chez soi, un jour de fête, quand on se croit seul à être seul, prêt à parler au premier venu. Écrire pour être vu, comme l’on hisse le drapeau du naufrage, pour être aimé, préféré. Écrire comme on cherche des yeux.

Écrire pour se voir en un éclair, comme l’on craque dans la nuit l’allumette que l’on jette – et pour s’être vu une fois pour toutes, ne plus avoir à se retourner. Ou écrire pour survivre, pour que demeure l’irréparable que l’on fut.

Écrire pour ne pas être confondu avec les autres, amalgamé (« C’est la chose que nul ne peut se vanter de partager avec moi », dit Artaud) – ou écrire pour n’être plus personne, pour passer dans le lieu commun du langage.

Écrire pour ne pas être reconnu, en brouillant ses traces. Écrire pour être retrouvé.

Écrire pour repousser, pour rester intact. Écrire pour attirer.

Écrire comme la serre chaude capte le soleil, pour être présent à toute chose, comme l’on tourne la tête de tous côtés. Ou écrire pour ne plus rien voir au-dehors, pour s’enfermer dans la chambre noire. Écrire comme on s’éveille. Écrire comme on s’endort.

Écrire comme l’on panse une plaie : encre opiacé, sédative, hypnose de l’œil noir de l’encre. Écrire pour ouvrir la plaie, pour mieux sentir le mal.

Écrire comme on s’arrête sur une route, pour arrêter le temps, freiner sa rapidité, ordonner sa prodigalité, pour dénombrer le butin. Écrire comme l’on se met en route, pour voir enfin quelque chose, pour que quelque chose enfin se passe, parce que rien ne s’est encore passé.

Écrire parce que l’on aime, parce qu’il y a (dit Saint-John Perse) « lieu de louer ». Écrire parce qu’il faut inventer de toutes pièces « ce qu’il y aurait à regarder », dit Artaud.

Écrire comme l’on aime, comme l’on caresse, susciter devant soi le corps second qui concentre tout rayonnement (…) »

Gaëtan Picon / La Vérité des Mythes / Mercure de France

ÉCRIRE VIVRE courriels 102

102

ÉCRIRE VIVRE EN RÉGIME DE DURÉE

J.B. à M.

En définitive à quoi écrire sert-il, sinon à vivre ? Toutes les pénibles élucubrations sur « écrire et vivre » – écrire comme renoncement à la vie – sur « la chambre aux murs de liège » – avec attendrissement. « Il n’a pas vécu le pauvre » – ne sont que pitoyables défenses d’envieux, de toute façon sans importance. Mais ici, la chose est dite. C’est elle qu’il faut comprendre et suivre.

M. à J.B.

Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m’être entretenu tant d’heures oisives à pensées si utiles et agréables ? Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation en fin tierce et étrangère comme tous autres livres. Car ceux qui se repassent par fantaisie seulement et par langue quelque heure, ne s’examinent pas si attentivement, ni ne se pénètrent, comme celui qui fait son étude, son ouvrage et son métier, qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force. 

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J.R. (25 mai 1936-3 septembre 2014) Traductrice majeure de La Divine Comédie de Dante, essayiste La Délie de Maurice Scève, poète Les instants les éclairs

M.(28 février 1533-13 septembre 1592) Il aimait écrire sur soi-même divers et varié, à sauts et à gambades.

DISPARITIONS XIX Jacques Roubaud

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

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ARRÊTEZ-VOUS NE LISEZ PAS SI VITE

POURQUOI LISEZ-VOUS SI VITE

PRENEZ LE TEMPS DE LIRE

Ô douleurs de l’amour dont je ne connais que les vêtements

et  aussi les yeux la voix le visage les mains les cheveux les dents les yeux balances sentimentales

dans la nuit il y a toi et les bruits matériels

de la mer des fleuves des forêts des villes des herbes des poumons

à l’instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur ses oreillers blancs tristes

comme sept heures du soir dans les champignonnières

moi qui ne suis ni Ronsard ni Baudelaire  

moi qui suis Jacques Roubaud et qui pour t’avoir connue et aimée n’en pense pas moins

et ne veux pas attacher d’autre réputation à ma mémoire sur cette terre équivoque

ô douleurs de l’amour dont je ne connais que les vêtements

et aussi les yeux la voix le visage les mains les cheveux les dents les yeux

la voix le visage les mains la mer le fleuve la forêt la ville l’herbe et les poumons

LES MOTS PERDUS

Les mots perdus (comme le pain) amassons- les, pour en faire un nouveau mets.

Mai mai mai Paris mai.

Le fin mot n’est pas le mot de la fin.

C’est le mot qui nous fait aimer les becs fins,

Oiseaux des rues et des bois,

Fragiles dans les klaxons,

Plus gais dans nos jardins,

comme des pinsons.

Nous nous pinçons  devant ce texte qui avance avec un caillou dans la Saussure :

Les vrais paradis sont des paradis que l’on a perdus.

Comme cette page qui, sans un lecteur plus vif que mort, sera à jamais,

en allée.