DISPARITIONS XIV Michel Leiris

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION

XIV

Michel L.

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SONGEANT À MOI

Or, songeant à moi qui n’ai rien ni d’un terroriste ou autre militant d’avant-garde, ni d’un technicien de pointe, ni même d’un businessman à sténo-dactylos  et ordinateurs, moi qui, ne parlant aucune langue étrangère, suis aussi peu cosmopolite qu’il est possible et, ridicule pire, ne sais guère plus tenir un volant que nager, ne m’adonnant, du reste, à aucun des sports et des jeux dont aux abords du XXI° siècle la pratique fait partie du bagage de l’honnête homme, (…) songeant à moi, je me demande non sans quelque inquiétude où je pourrais trouver ma modernité, qualité à laquelle, probablement parce que j’y vois un synonyme de verdeur, j’attache de l’importance.

Tout bien pesé, ne suis-je pourtant pas en droit d’avancer qu’en dépit de quelques apparences contraires il m’est permis de m’en trouver un et que d’est sans doute dans ce qui -manifesté par nul signe sur ma personne ou dans mes faits et gestes- m’est le plus intérieur : la conscience cruellement affûtée que je crois avoir de la difficulté qu’un individu à peu près informé et qui réfléchit tant soit peu à de vivre à notre époque ?

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Le jour de la disparition de Michel L., le 30 septembre 1990, sur le journal du soir :

UNE VIE, UNE OEUVRE

La tranquille désespérance d’André de Richaud

 » La peur grise et duvetée qui serre le cœur, pareille à un oiseau tremblant et chaud qui s’effraie et dont les pattes rouges se crispent sur votre poitrine. « 

JEAN ROUAUD LE KIOSQUIER SANS CONVOITISES

L’auteur du roman  » les Champs d’honneur  » est marchand de journaux à Paris

ETATS-UNIS MORT DE LARRY-O’BRIEN

 L’ancien directeur des campagnes électorales de John Kennedy, Larry O’Brien, est mort jeudi 27 septembre à New-York à l’âge de soixante-treize ans

LA MORT DE MICHEL LEIRIS

L’écrivain Michel Leiris est mort dimanche 30 septembre dans sa maison de Saint-Hilaire (Essonne) à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. 

UN MONTAIGNE SURRÉALISTE

« L’étrange projet de se peindre soi-même » dont parlait Montaigne, Michel Leiris a passé sa vie d’écrivain à le pousser jusqu’à ses conséquences extrêmes, se livrant à l’inquisition de soi-même, se « barattant » jusqu’au vertige. Sans concession, sans tricherie, en traquant tout ce qui, dans le langage et dans l’écriture, peut servir de masque ou d’ornement menteur. 

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Je vais avoir soixante ans, j’ai encore deux livres à écrire, et j’ai calculé que pour chaque livre il me fait sept ans… mais enfin ce que j’adorerais ce serait d’écrire un très beau roman ! où il ne serait plus du tout question de confession ni d’autobiographie.

Cela ne voudrait pas dire que ce très beau roman je le considérerais comme supérieur aux choses que j’ai faites avant, mais ce serait pour moi une preuve de liberté, la preuve que je serais arrivé à une certaine émancipation par rapport à moi-même, que ce ressassement  écœurant à la première personne, dont je suis moi-même écœuré, est enfin liquidé.  Ce serait la preuve que les difficultés sont enfin domptées et que maintenant je fais ce que je veux. Que je peux passer à autre chose.

Mais je sais que je ne le ferai pas.

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POUR LE MOMENT IL N’Y A PAS À EN FAIRE TOUT UN ROMAN

« Redisons-le, après d’autres, puisque la banalité mérite une place dans un éloge de la douceur : un écrivain, en tant que tel, est une sorte d’éponge informe, molle et fade. Qu’il ait, par ailleurs, des opinions, une personnalité, une culture, de l’intelligence, après tout, pourquoi pas ? Mais ce n’est pas ce qui détermine son travail. » Stéphane Audeguy (Éloge de la douceur)

Une disparition, certes, mais dans des circonstances si floues, qu’il faut laisser la primeur, pour le moment, à quelques lignes d’un échotier. Mais, quand même, à tout hasard, je note le nom et l’adresse : Pascale Charpelotte, place Henri Bergson, 8°.

Car autant le dire d’emblée, je suis dans cette phase inédite pour moi, où, après un premier roman qui a plutôt « bien marché », son éditeur m’a fait signer un contrat, dûment rémunéré, pour un second. Et donc, avant de m’y mettre vraiment, j’accumule les matériaux de récupération. Ceux que je lis dans mon journal, que je collecte copié/collé sur Internet, les faits-divers et les commérages, et ceux que je sors du bric-à-brac de ma boîte à outils personnelle.

Toujours assez émouvant les confidences d’écrivains, même si ça ne doit pas empêcher ses lecteurs de les ignorer.

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ÉCHEC PARTOUT

Tristesse que n’atténuait pas l’idée que, toutes choses étant vaines, ce qu’il avait pyu faire ou ne pas faire était sans importance, il se disait que pas grand-chose de sa vie ne vaudrait d’être retenu. Échec partout : comme écrivain, puisque presque incapable de dépasser le regard sur soi il n’avait que rarement atteint à la poésie et, au surplus, savait qu’il n’était pas du bois de ceux qui ont pour destin pendaison, folie ou départ pour toujours; comme réfractaire, puisque jamais il n’avait fui le confort bourgeois et qu’après de tenaces velléités révolutionnaires il avait dû reconnaître que, répugnant autant à la violence qu’au sacrifice, il n’avait en rien l’étoffe d’un militant ; comme amant , puisque sa vie sentimentale avait été des plus banales et que sa fougue sensuelle s’était tôt ralentie ; comme voyageur, puisque pratiquement confiné dans une seule langue, sa langue maternelle, il avait peut-être été moins apte que quiconque à se sentir à l’aise face aux êtres et aux choses, même sous son propre climat. De sa profession d’ethnographe il n’avait tiré concrètement que fort peu : travaux très particuliers sur une langue d’initiés soudanais et sur la possession rituelle en Éthiopie…

Au plus creux de la vague, il lui arrivait pourtant de se dire qu’une bonne action en tout cas pouvait s’inscrire à son bilan : la non-action qui consiste à ne pas avoir d’enfants .Abstention dont à ces moments-là il osait être fier, comme quelqu’un qui n’a pas été  un résistant  à part entière, mais est du moins en droit de se flatter de n’avoir pas collaboré.

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Les gais criaillements qui, à l’heure du délassement, se font entendre dans une cour de récréation. Bruit de voix mêlées, sur des tons différents, et qui font « cris » parce qu’on ne distingue pas les mots et que tout de résout en une cacophonie intermittente oiù culminent par instants les accents ininterprétables d’un organe suraigu.

Autrefois j’ai, bien sûr, apporté ma quote-part à des chorus de ce genre, notamment quand,  à l’école mixte, mes condisciples mâles et moi nous nous affrontions en une bataille quasi rangée  celle que, moqueusement, nous appelions « les quilles ».

Les gais criaillements

Les geais de haies en haies

Les haillons des petits effarés

Les maillons faibles des poètes égarés

Prisonniers du jeu de barre

Dans la cour de récré

Leiris (à cor et à cri) Dorio (en vis-à-vis avec hypnographies)

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MANO A MANO

Les poches veuves de cailloux blancs,

Viens-nous-en

Où va la ligne qui s’envole

Sans avoir à jeter du lest.

Viens-nous-en

Les poings dans tes poches crevées

Où va la rime qui s’envole

Sans avoir en elle Rien qui pèse

Ou qui pose

Ciel     comme celui du lit,

Etoile    comme celle de la mer

Cardinal     comme le gentil oiseau que dénomme sa couleur

Chinois   à l’eau-de-vie

Un ciel qui lit

Une étoile de mer

Un cardinal vêtu de rouge

Un catalan dessinant chinois

Quelque chose de l’ordre d’un feu frais

Ou d’un désert surpeuplé

À chaque battement d’horloge

Roses des sables et flambées de plumes

Jaillissent du creuset de ses doigts

Et marquent le vide à son chiffre

Quelque chose de la Sagrada Familia

Et du sang que je ne veux pas voir

Quand sonne le tocsin de cinq heures du soir

Sur l’arène sanglante

Sanglot du chiffre zéro

Leiris Marrons sculptés pour Miró

Dorio Quelque chose de Leiris

Martigues 10 mai 2026

ON NE SAIT POURQUOI

On ne sait pourquoi

On commence ainsi

Comme un soleil noir

Sur l’esprit saisi

Par l’aile fugitive

D’une chauve souris

.

On ne sait pourquoi

Sur le vide acquis

Tourne une chanson

À l’air incertain

Qu’une voix sussure

Au cœur de la nuit

.

Chanson orpheline

Qui attend son heure

L’air d’un musicien

La voix qui en secret

Monte puis décline

Et à l’aube disparaît

SE RÉINVENTER EN PERMANENCE ET TROMPER SON MONDE courriel 79

79

V.N. à A.T.

L’homme est le seul animal qui se réinvente à chaque pas, se refait à chaque souffle, renaît à chaque fois qu’il respire ; ainsi dans le théâtre mental du livre ou sur la scène qui s’ouvre, ont lieu démontage et remontage autrement de la figure humaine.

A.T. à V.N.

Il était petit et trapu, avec un aspect paysan, à le voir on n’aurait jamais à un écrivain raffiné comme il était, mais les écrivais sont toujours ainsi, ils trompent leur monde.

.

V.N. (4 mai 1942-16 janvier 2026) son livre posthume à pour titre Désoubli Il tâta de tous les arts de l’écriture, de la scène, du dessin et de la peinture.

A.T. (24 septembre 1943-25 mars 2012) son livre posthume Per Isabel a pour sous-titre Un mandala

MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas

23/68

GUÉRIR LA VIE

Il y avait les routards et les beatniks

10 ans avant Mai 68

Clochards célestes

Lecteurs de Sur la route de Jack Kerouac

Et qui se retrouvaient chez Popof

Le café rue de la Huchette

Il y avait il y eut le grand mythe de l’Utopique

An zéro : On arrête tout On réfléchit

Et on invente l’an 01

Il y avait toutes ces questions sur la vie

Plus ou moins bien formulées

Et dont les réponses – c’était le drame-

Ne pouvaient être données sur le champ

C’était ça le leurre de SOYEZ RÉALISTES

DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE…

Il y avait une joie incommensurable

Et une marrade généralisée

Qu’est-ce qu’on a pu rigoler

En inventant des slogans en marchant

Qui étaient repris par cent par mille

Ou faisaient flop

Et HOP HOP HOP

On avait en horreur le petit chef autoritaire

Le caporal clairon trompette

Et le général je-vous-ai-compris

Il y avait des ingénieurs agronomes reconvertis en chevriers

Des grammairiens distingués qui farcissaient les murs

de fautes d’ortigrafe

Des sociologues aidant les travailleurs manuels

à coucher sur papier de boucher leur récit de vie

Des antipsys qui ouvraient les murs de l’Asile

suivant la recommandation d’Artaud le Momo

car il s’agissait en Mai 68

de GUÉRIR LA VIE