DISPARITIONS XIV

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

DISPARITION XIV
Michel Leiris

93/99

98

Les gais criaillements qui, à l’heure du délassement, se font entendre dans une cour de récréation. Bruit de voix mêlées, sur des tons différents, et qui font « cris » parce qu’on ne distingue pas les mots et que tout de résout en une cacophonie intermittente oiù culminent par instants les accents ininterprétables d’un organe suraigu.

Autrefois j’ai, bien sûr, apporté ma quote-part à des chorus de ce genre, notamment quand,  à l’école mixte, mes condisciples mâles et moi nous nous affrontions en une bataille quasi rangée  celle que, moqueusement, nous appelions « les quilles ».

M.Leiris

Les gais criaillements

Les geais de haies en haies

Les haillons des petits effarés

Les maillons faibles des poètes égarés

Prisonniers du jeu de barre

Dans la cour de récré

JJ.Dorio

VIVRE DE NUIT

Vivre de nuit

Dans l’écriture à la main

Transmise au papier

Dans l’examen de pensées

Au ralenti

De rêves éveillés

Qui parlent dans nos têtes

.

Étendu dans son lit blanc,

La tête posée sur un oreiller

Donnant à l’imagination

(la folle du logis)

Tout pouvoir pour noircir

Sa page quadrillée

.

Puis s’en aller

Comme Orphée

Aux Enfers

Mais cette fois

(promis, juré)

Sans se retourner

POUR MÉMOIRE 36/40

et pour oublier le temps

36

Je me souviens de ma mémé Vidal la seule à m’avoir appelé mic

37

Je me souviens que j’ai beaucoup de livres dédicacés que j’ai toujours eu envie de rassembler mais ce n’est pas du goût de ma bibliothèque qui aime être toujours en dérangement

38

Je me souviens de la nouvelle critique et de critique de la critique que je lisais un jour en salle d’attente je retrouve ce que j’écrivis alors sur une page du livre

J’attends chez le docteur C. Je lis Critique de la Critique

Ma fille à mes côtés lit La vie mode d’emploi

Je lis l’entretien de TzvetanTodorov avec Paul Bénichou « la littérature comme fait et valeur »

Je lis nous lisons

Nous portons sur le dos le poids des idéologies d’un autre temps

Et puis le docteur vient nous chercher

Derrière sa grande baie vitrée nous voyons l’étang de Berre d’un bleu noir qui contraste avec la Sainte Victoire plus blanche qu’un peuple de colombes

39

Je me souviens qu’enfant je gobais les œufs tout chaud fraîchement pondu par nos poules je les dénichais sous le hangar entre les bottes de paille

40

Je me souviens d’Allez les petits et de Roger Couderc

LES QUATRE VÉRITÉS courriel 78

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

78

R. à JJ D.

La vérité est un miroir tombé de la main d’un dieu qui s’est brisé en mille morceaux. Chacune en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve.

JJ D. à R.

Les quatre vérités je les oubliées ; le vent mauvais des ragots et des réseaux asociaux me les a ôtées : elles sont mortes.

.

R. (30 septembre 1207-17 décembre 1273) Poète, théologien et mystique persan, dit la notice.

JJ D. (24 mars 1945-…) Je ne suis pas pressé que quelqu’un ajoute la seconde date, la  fatidique.

MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas

 22/68

VIVE LA CHIENLIT

Au présent du rêve éveillé
Indifférent à l’air du temps
Je balbutie Freud dans le texte
Je revisit’ papa maman
 
On riait on pleurait en chœur
On tuait le cochon de mai
Sur la maie
On criait dix ans
Ça suffit !
Viv’la Zizanie
Et dans la rue on exhibait
Les deux humeurs
La noire la rouge !
 
La poésie nous désenvoûte
Et nous déconstruisant
Nous construit
Viv’ la Chienlit !