DISPARITIONS XV

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRELes fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

100/106




101

UNE PAGE D’UN AUTEUR INCERTAIN

Je ne suis pas certain

D’avoir écrit ceci

Que je retrouve écrit

Sur une page blanche

D’un livre de Caillois

Vous savez de ces pages

Que le temps a jauni

Données par l’imprimeur

Bussière de Saint-Amand

Maury à Malesherbes

Pollina à Luçon

(On peut vérifier)

Mais Caillois s’est changé

En Agatha Christie

Ou Michel Pastoureau

Les images foisonnent

Sur ces pages noircies

Par ces écrits secrets

Sur un seul exemplaire

L’un parlait de nos rêves

De leurs incertitudes

C’est moi qui ai rêvé

Cette histoire de Chinois

Ou l’ai-je lue dans Tchouang

Tseu ou dans Nabokov

L’autre parlait de Nègres

Rouge était le troisième

Je ne suis pas certain

D’avoir écrit ceci

Que je biffe d’un trait

Ce 21 décembre 1978

JJ Dorio

LA NUIT ENCORE

La nuit encore

Toujours la nuit

Rien de voulu

Rien de choisi

Ni Oulipo

Ni Olympie

.

La nuit rumine

Sa poésie

Vous dire laquelle

Je ne sais pas

Si je savais

N’écrirai pas

.

La nuit

Toutes les nuits

Au bord du vide

Tissé d’histoires

Décousues

D’une vie

Où l’écriture

A pris

Une place démesurée

.

La nuit d’heures immobiles

Qui ne sont pas indiquées

Sur l’horloge ou le cadran

Ce qui les détermine…

.

Un rien

Rien de voulu

Rien de choisi

La nuit encore

Toujours la nuit

MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas

24/68

IL Y AVAIT IL Y AVAIT

1

Il y avait il y avait la Sinfonia composée en 68

par Luciano Bério avec des citations parlées, murmurées,

criées, paroles d’amérindiens extraites du Cru et du Cuit,

extraits de l’Innommable de Sam Beckett, de slogans de Mai

et du nom en boucle de Martin Luther King assassiné le 4 avril,

le  jour même où Daniel Cohn Bendit dit Dany le Rouge faisait ses 23 ans.

.

Il y avait Belle du Seigneur, Le Vol d’Icare et l’Œuvre au noir,

qui venaient de paraître.

.2

Il y avait ces camarades communistes qui avaient programmé

leur Révolution qui ne pouvaient être menée que par leurs prolétaires

et qui me disaient en pestant :

avec vos conneries vous nous faites perdre dix ans (texto)

.

Il n’y avait pas que le slogan obscène CRS SS

Il y avait aussi CRS DESSEREZ LES FESSES

.

Il y avait l’humour toujours l’humour

Mai 68 À la recherche du Temps pas perdu

3

Il y avait l’amour toujours l’amour

FAITES L’AMOUR PAS LA GUERRE

Make love not war

Siempre el amor Jamás la Guerra

4

Il y avait mon père qui avait connu 36

Côté paysan (une rareté)

Et qui était toujours en Mai 68

La souche que je m’efforçais de prolonger

En usant du fameux rhizome deleuzien

.

Il y avait ma mère qui me faisait toujours

mes chaussettes mes bonnets au crochet

et naturellement les bocaux de pâté

et les terrines de foie d’oie ou de canard

gavés au maïs maison

5

.

Il y avait le métalangage des graffiti

Et toutes les choses désacralisées

Qui redonnaient du mordant

À notre fièvre de compréhension

.6

Il y avait cette qualité suprême

Qui tournait sans cesse dans ma tête

LA F R A T E R N I S A T I O N

Un mot une vertu qu’ont perdu

Tous ses ex-soixante-huit-tards

Devenus par leurs positions de Gagnants

Des Louis-Phippards

7

.

Il y avait Il y a une fois une seule

Cette page définitivement tournée

Mais que personne ne sera capable

Tant que vivray De Récupérer !

LYRE ET L’IRE courriels 81

COURRIELS

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

81

C de P. à A.C.

Je ne sais comment je dure

Car mon dolent cœur fond d’ire

Et plaindre n’ose me dire

Ma douloureuse aventure

A.C. à C de P.

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire

Animent la fin d’un beau jour,

Au pied de l’échafaud, j’essaie encor ma lyre.

.

C. de P. (v 1364-v 1430) En un certain sens c’est notre premier poète, et ce poète est une femme.

A.C.  (30 octobre-25 juillet 1794) Un grand poète des Lumières, favorable à 1789,  qui fut guillotiné le 7 thermidor an II pour s’être opposé à la politique de la Terreur.