MONOLOGUANT JE DIALOGUE





Monologuant je dialogue

Dans le fournaise de l’esprit

-L’instant engendre-t-il la forme ?

-La forme nous fait-elle voir le temps ?





Je dialogue avec le Songe

-Que reste-t-il de nos amours ?

Il est resté comme un abîme

Entre ma vie et le bonheur*

*Nerval





Je dialogue avec mon double

Qui se fragmente chaque nuit

-Mais quel est ton mot de passe ?

-Recherche du « Comment vivre »





Je dialogue a volo avec le temps perdu

-Mais comment t’appelles-tu ?

-René.e Renaissance





Je dialogue avec ce chat mort et vivant

créé par ce physicien farceur

dont j’ai oublié le nom

-C’est ta contribution à la relativité généralisée

je suppose ?

-Oui c’est l’esprit même de mes poèmes

qu’on ne sait sur quel pied danser.





Je mets en dialogue le texte et le sous-texte

-Tu penses à quoi mon cœur ?

-À l’impensé ma belle !





Je dialogue avec mes toiles peintes d’acryliques

et d’encres projetées

-C’est un art expressionniste non ?

-Oui, mais ce n’est peut-être qu’une

impression soleil levant.





Je fais dialoguer la chouette de Minerve

et le hibou baudelairien

-Et ça donne quoi ?

-Des plumes éparpillées au matin

sur mon oreiller.





Je dialogue avec tous ces textes de papier

que je lis sans cesse

et relie au palimpseste

des pièces perdues ou inachevées

PAPIERS D’IDENTITÉ

Nos papiers d’identité ont leur verso d’ombre et de rêve, où chaque vie secrète brûle et s’éteint en silence. Entre dedans et dehors, du je au tu, du clair à l’obscur, du réel à l’imaginaire, à travers les couches multiples du vécu, les mots vont et viennent, désirants, imparfaits, défaits.

Pour celui qui écrit, parfois des livres émergent, étranges balises sur les lignes de fond.

Jacqueline Saint-Jean

CES SIGNES QUE NOUS HAÏMES


J'ai écrit un poème que jamais personne ne lira
Je l'ai donné au vent brûlant de l'oubli
Feuille à feuille au son d'un tambour Hopi

C'était un long poème qui n'en finissait pas
Écrit dans des bistrots du Quartier
Sous la flamme vacillante d'une chandelle


Ce poème
Que jamais personne ne lirait
J'en ai trouvé des bribes
Dans une revue éphémère
De nos années de braises

Des titres phonémiques et graphémiques
Traduits d'un soi-disant auteur de la Beat

Des copains les auront ramassés
Sur mes tables de café

Poèmes hors de saison
À présent que graphèmes et phonèmes
Ces signes que nous haïmes*
Ont disparu du champ

*par assonance et antiphrase


J’AI BEAU LES RETENIR LES MOTS M’ÉCHAPPENT

 

J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Je connais leur danger leur manque de réalité
Mais je suis dans l’arène le taureau est lâché
Je le cite je l’incite à passer à côté
Mais rien n'y fait
 
J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Vaniteux mesquins égocentriques
Intrigants facétieux – Passez au large
leur dis-je Laissez-moi à ma guise robinsonner
 
Mais  ils ne m’écoutent pas
Ils s’écoulent sans cesse
Fleuves intranquilles Pierrots lunaires
Fils d’Ariane emmêlés
Sur mes cahiers raturés

 
Ils passent d’un lieu à l’autre
D’un livre terminé à un livre recommencé
Jusqu’au jour –cette nuit – où les mots enfin m’abandonnent :
Y con eso quedo dicho todo*
Voilà…tout est dit !
 
*derniers mots de Bartleby y compañia
Enrique Vila-Matas (2000)
 

ÉCRIRE EN POÉSIE

Mon « écrire en poésie », c’est bien mon« être ». Mais il y a encore autre chose : cet « être» se dit avec et par un travail d’écrire. Un poète utilise une langue qui est à tout le monde. On ne l’invente pas, j’en suis persuadée. Je suis intéressée, mais pas conquise par les essais de transformations ou de biffures généralisées qui se sont manifestés depuis les guerres mondiales. Mais cette langue, un poète ne l’emploie pas à des fins de communication utilitaire, ou en essayant d’être compris tout de suite par tout le monde. C’est pour cela que le lecteur ou l’auditeur de poésie a souvent besoin d’une certaine préparation, dont on commence heureusement à sentir la nécessité. L’expression poétique est toujours en évolution, ce qu’il faut, bien sûr, comprendre et admettre; en outre, elle parle de ce dont on se tait souvent dans la société, le pas vendable : angoisse, mort, bonheur de riens ou (et) bonheurs extrêmes, élans. Ce qui constitue le fond dérangeant de la vie, quoi !

Marie-Claire Bancquart