-Alors qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -Dans la nuit brune au clair de lune là où s’embourbe le dernier fiacre de la monarchie angloise, sous les vivats ! -Ah ! Charles III. -Oui et Guillaume le Conquérant leur premier souverain venu de Normandie. Futurs brumeux. En courant les rues surgissent parfois les rois mages inconnus dont le passant las ne déchiffre pas l’errance et le but. Le passant et les télévisions qui confondent la réalité avec la réalisation d’un spectacle kitsch en mondovision. Futurs instables, futurs révélés, Nostradamus sur ses grands chevaux court à travers les siècles des siècles : le roi des Îles perdra ses confettis du Commonwealth, un homme qui ne s’attendait pas être roi promptement le remplacera. Calculs incertains. Baratins lointains. Barati baratin, je puise dans la presse pipol et surtout dans le dernier ouvrage du Mage Queneau qu’il intitula Morale élémentaire. La carriole de l’Oulipo va cheminant et parfois recule. On dévide des fils de soie qui tissent des robes en or qu’un vieux monarque et sa mounaque portent avec allure et ridicule. Le cinéma édulcore ça.
LES ARAIGNÉES ET LES VIEUX MAÎTRES ZEN
Il y a beaucoup d’araignées
Des mygales et des tarentules
C’est aussi une pièce de boucherie
l’araignée
Et si tu l’as dans le plafond
C’est que tu as une idée fixe
Qui t’empêche de persévérer
L’araignée tisse sa toile
Comme le poète sa page
Qu’il recopie ensuiteEn caractères d’imprimerie
Loin du monde et du bruit
En retrait à son rythme
Dans la maison du vide
Disaient les vieux maîtres Zen
Débarrassés des objets
Qui avaient encombré leurs vies
Il faut imaginer ce dénuement
Porteur de vita nova
6 avril 2023
POÈTE À NEW YORK : ENTRE LES FORMES QUI SERPENTENT ET CELLES QUI CHERCHENT LE CRISTAL
-Alors qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -En lisant Lorca, Poeta en Nueva York, j’ai rechargé en moi mille images d’une poésie unique, lyrique et massacrante, liées à une ville que j’ai moi-même, sillonnée, éprouvée, fatiguée, durant trois longs séjours, des années 70 au printemps 2022. -Toi aussi alors, « Poète à New York » ? -Ô non, d’abord tu ne m’entendras jamais me désigner sous ce terme, ensuite quand Federico fait son séjour newyorkais, « étudiant » à Columbia University en 1929-30, (oui ce sont les années de la Crise économique dévastatrice), il a déjà publié bon nombre de poèmes isolés ou en recueils, qui lui valent une reconnaissance majeure en tant que Poète. (Le Romancero Gitano par exemple est publié entre 1924 et 1927). -Alors je t’écoute, j’ai hâte de plonger moi aussi dans l’univers new yorkais sous le regard de Lorca. –«Entre les formes qui serpentent et celles qui cherchent le cristal»1 «Trébuchant contre mon visage autre de chaque jour Assassiné par le ciel» 2 Note bien qu’en ce qui concerne les « formes » de la ville, tous les immeubles Art Déco sont déjà construits, « l’Empire State », « Le Chrysler Building », entre autres. Quant à l’impression du narrateur-poète d’être « assassiné », c’est le prélude à toutes les métamorphoses d’un Phénix qui doit lutter contre « tout ce qui est fatigue sourdemuette et papillon noyé dans l’encrier »3 -Je suppose que New York 1930 a des thèmes obligés. -Si. Les Nègres de Harlem (je sais on ne peut plus reprendre le mot, forgé par Césaire et Senghor, les amis normaliens), la Foule omniprésente (« Multitude d’urine et de vomi », à Coney Island, poème daté du 29 décembre 1929), les Nocturnes de la Ville-Insomnie, Ciudad sin sueño, dont l’un est écrit depuis le Brooklyn Bridge : « La vie n’est pas un songe Alerte ! Alerte ! Alerte ! Personne ne dort dans le monde. Personne, personne. Personne ne dort. Même les morts du cimetière Ce matin l’enfant qu’ils ont mis en terre pleurait si fort qu’il a fallu appeler les chiens pour le faire taire. Personne ne dort dans le ciel. Personne. Personne. Personne de dort. Les iguanes viendront mordre les hommes sans songes. Personne ne dort dans le monde. Personne. Personne. Je le dis et le redis. Cependant si les tempes d’un nyctalope sont envahies de mousse, ouvrez les écoutilles pour qu’il voie sous la lune, les coupes du tarot de Marseille, le venin et les crânes-vanités que l’on montre sur la scène des théâtres. 4 Les Assassinats : « -Comment c’est arrivé ? -Comme ça. -Le cœur est sorti tout seul. -Aïe, pauvre de moi ! » 5 ou bien les Amants assassinés par une perdrix 6 Bien d’autres thèmes encore, mais Lorca finit en composant deux valses. L’une reprend el vals, un poème de Vicente Aleixandre : Une feuille tomba/ et deux/ et trois/ Dans la lune nageait un poisson/ La dame/ était morte sur la branche (échos d’Apollinaire : « une dame se tord le cou/ Auprès d’un monsieur qui s’avale). Puis, Rideau, el poeta quitte Nueva York pour Santiago de Cuba. Et moi je pleure ma Dulcinée que là-bas une nuit d’avril 1977, je rencontrai. « Voir la Vie et la Mort La synthèse du monde Qui dans le profond espace Se regardent et s’enlacent » 7 traductions faites dans mon atelier des Martigues ce cinq mai 2023 jjd
1 Entre las formas que van hacia la sierpe/ y las formas que buscan et cristal 2 Tropezando con mi rostre distinto de cada día ¡Asesinado por el cielo ! 3 Con todo lo que tiene cansancio sordomudo y mariposa ahogado en el tintero 4 No es sueño la vida. ¡ Alerta ! ¡ Alerta ! ¡ Alerta ! No duerme nadie por el mundo. Nadie, nadie, nadie. No duerme nadie. (…) y el niño que enterraron esta mañana lloraba tanto, que hubo necesidad de llamar a los perros para que callase. No duerme nadie por el cielo. Nadie, nadie, no duerme nadie. Vendrán los iguanas vivas a morder a los hombres que no sueñan. Pero si alguien tiene por la noche exceso de musgo en la sienes Abrid los escotillones para que vea bajo la luna las copas falsas, el veneno y la calavera de los teatros. 5 –Cómo, cómo fue ? -El corazón salió solo. -¡ Ay, ay de mí ! 6 Amantes asesinados por una perdiz 7 Ver la Vida y la Muerte La síntesis del mundo Que en espacio profundo Se miran y se abrazan
-Alors qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -Cette nuit, accroche-toi bien, j’ai plongé dans mon « ex-sistence » (soit : « de la place extatique ») où Lacan (il faut nommer d’emblée par son nom le Maître in/contesté de la Société Psychanalytique de Paris) situait le sujet de l’inconscient. -Mais je croyais que tu étais fâché avec la découverte du docteur Freud ? -Oui, c’est ma posture, mais avec les Écrits de Lacan, c’est autre chose, je n’y comprends goutte, mais j’éprouve le plaisir d’un piroguier pagayant dans les eaux du Signifiant. Et puis ça m’a permis, puisqu’il s’agit de ça, de relire La lettre volée d’Edgar Poe traduite par Baudelaire et relookée par notre maître Jacques (ne cherche pas midi à quatorze heures, c’était son prénom). -Mince, de Poe, je ne connais que Le double assassinat de la rue Morgue. -Ne t’inquiète pas, je vais te présenter l’affaire de la Lettre volée promptement. Scène primitive : le Roi, son époux et le ministre D. viennent visiter sa majesté la Reine. D. est le seul à remarquer son trouble, son désarroi, et son œil de lynx en comprend aussitôt la cause : une lettre est posée sur la table de la Reine « retournée, la suscription en dessus ». Alors, ce diable de ministre tire une lettre de sa poche, feint de la lire, et la dépose à côté de la lettre première, qu’il dérobe, sans que la Reine qui n’a rien perdu de son manège, ait pu intervenir. Nul n’a bronché mais la lettre est bel et bien « volée »…et envolée. -Jusqu’à présent j’ai pigé le coup tordu. -Scène seconde : elle se déroule dans le bureau du ministre-voleur. Dupin, le génial détective mis en scène par Edgar Poe, est chargé par le préfet de retrouver cette fameuse lettre. Il va sans dire que depuis des mois la police en l’absence du ministre, a fouillé de fond en comble son bureau et son hôtel particulier, mais n’a rien trouvé. Dupin s’est fait annoncer au ministre. Au cours d’une conversation banale, il inspecte le lieu, les aîtres écrit Lacan, nous forçant à vérifier qu’il s’agit ici d’un sens vieilli, c’est-à dire des murs qui entourent le bureau du ministre, alors que les « aîtres » sont avant tout le terrain médiéval qui proche d’une église sert de cimetière. (sans parler des « êtres », naturlich) Bref, au beau milieu du manteau de la cheminée, Dupin aperçoit ce qu’il cherche « un billet fort éraillé qui semble à l’abandon dans la case d’un méchant porte-cartes en carton, qui pend et qui est conforme au format recherché. -Et comment fait-il pour s’en emparer ? -Il feint d’oublier sa tabatière et revient le lendemain, armé d’une contrefaçon qui simule le présent aspect de la lettre, fait aller le ministre à la fenêtre attiré par un incident bruyant dans la rue, naturellement prémédité, et s’empare à son tour de la lettre volée à la Reine en lui substituant son semblant. -Bien joué, bien narré. -Oui, c’est la partie besogneuse de l’exercice du résumé. Mais ensuite ça va se corser, notre psychanana va entamer son « séminaire sur la Lettre volée ». Alors c’est (je cite) « un déferlement d’apories, d’énigmes éristiques (relatives à la controverse), de paradoxes, voire de boutades (la spécialité de ce causeur « à la cantonade ») », en guise d’introduction à la méthode Dupin, qu’il taxe de « détective amateur, prototype d’un nouveau matamore, mais (concède-t-il) encore préservé de l’insipidité du superman contemporain. (entre parenthèse, si j’ose avancer que je vois là un autoportrait en creux du Maître, ses disciples vont me déchirer.) -En effet sois prudent caute, c’est arrivé à d’autres d’Être cloué au pilori dans des revues avant-gardistes parce qu’ils ne s’étaient pas inclinés devant la science du Patron. -Oui et en même temps Lacan était un sacré roublard. Par exemple je cite cette incise à propos d’une note de la première édition (en 1966) qu’il aurait supprimée dans la seconde (1969) « J’en supprime l’indication, trop imparfaite pour ce qu’à me relire pour cette réimpression, une personne me confirme qu’après le temps de ceux qui me vendent, un autre vient où l’on me lit, pour plus d’explique »(sic) Le mot « explication » devient « explique », Lacan, on le sait, multiplie les effets de manche, avec moult néologismes, nous invitant dans le même temps « à dépister sa foulée, là où elle nous dépiste ». -Ah vraiment je vois que pour ta part tu le pistes ! -Ah oui, parce que dans la foulée il s’amuse à traiter notre ministre de « poète ». Je le recite : Oui-dà (on dirait Dada), mais on nous laisse nous-même dans l’errance sur ce qui constitue, en matière de cachette, la supériorité du poète, qui au lieu de choisir des cachettes extraordinaires (dont il nous donne « à revue » une liste impressionnante, du tiroir dissimulé à la fausse épaisseur de reliure d’un livre), exhibe à la vue de tous sa Lettre volée. Cette Lettre qui entre tous les objets est seule douée de la propriété de Nullibiété ! : un mot-valise repris d’un certain évêque Wilkins, qui aurait tenté d’élaborer une langue universelle, utopie sémiologique dont Borges fit des gorges chaudes. Nullibiété, à la sauce Lacan, devenant cette chose qui étant partout n’est nulle part. Ce non-lieu de la Lettre, c’est-à dire de la Jouissance dans son articulation au réel et au manque (CQFD).
REMUE-MÉNAGE REMUE-MÉNINGES GRANDS ENFANTS ET GRANDS MALADES
-Alors qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? -Des mots venus de ma main qui écrit, puisés dans mes dictionnaires et dans mon encyclopédie portative (mon Ipad). -Comme chaque nuit quoi ? -Oui, mais sans oublier leurs combinaisons neuves, leurs connections avec ma vie propre et ses représentations mentales, en mouvement, les mots effervescents, pris dans une sorte de chassé-croisé, entre leurs sons et leurs sens, et enfin la prise en compte du lieu où j’écris mes proses inspirées ou mes balivernes. -Remue-ménage, remue-méninges, comme nous disions du temps de nos ateliers d’écriture. -Dans le pur loisir apparenté au sommeil où nous n’avons de compte à rendre à personne. Sauf au psycaca, si on le malheur de lui livrer à tout va, nos paroles qu’il accueille moyennant finance, assis derrière son divan. -Tu exagères, tu sais bien que ça peut soulager. -Tu as raison. J’ai eu une enfance trop heureuse (j’ai failli écrire paradisiaque). Mais je n’ignore pas non plus l’énergie déployée par les grands malades capables de sortir de leurs souffrances en inventant musique après musique, poème après poème, roman après roman : Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsie, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout. Marcel Proust