TU NE CESSES D’ÉCRIRE

 

tu ne cesses d’écrire
les yeux fermés
tu ne cesses de voir
les fantômes du passé
dans la mémoire
d’une nuit d’encre
 
tu ne cesses d’écrire
ce que tu ne savais pas
que tu allais écrire
ce à quoi sans ton écriture
tu n’aurais jamais pensé
 
tu écris à la diable cette histoire vécue
une nuit que tu dormais seul
dans une vielle bicoque de l’altiplano péruvien
entouré de crânes et de momies
réveillé par un être incréé
sur les minuits
qui grattant à l’huis
suppliait – par Viracocha ! –
que tu le laisses entrer
 
tu ne cesses d’écrire
sur la pointe des pieds
les paradis perdus
ton épouse déchirée
les promesses non-tenues

  tu ne cesses d'écrire
sans espoir et sans but
mais quand même sans rature
le geste de l’archer
l’orthographe libérée
l’insouci de la rime
 
tu ne cesses d’écrire
c’est fini à présent
tu peux tout effacer

LIGNES D’INSOMNIES

 

et vous ?
nourrissez-vous
vos nuits
de lignes
d’insomnie
 
et vous ?
pouvez-vous
décliner
vos noms
prénoms
sans rire
 
et vous ?
êtes-vous
paradigme
ou plutôt
aporie
 
et vous ?
embourbé.e
empêtré.e
ou bien
essence
pure
 
et vous ?
voyez-vous
vos pensées
comme
principes
d’incertitudes
 
et vous ?
regardez-vous
le monde
comme un fleuve
de boue
 
et vous ?
tenez-vous
la balance
du corps
et de l’esprit
 
 
et vous ?
vivez-vous
de fadaises
et de lettres
volées
 
et vous ?
tombez-vous
à tous les coups
du mauvais côté
 
et vous ?
continuerez-vous
après votre disparition
de vivre
dans le titre
d’un livre-objet
 
et vous ?
serez-vous
monsieur Plume
ou une voix sans Personne
 
et vous ?
serez-vous
ce silence
que d’autres
meubleront
 
  et vous ?
fourmilier
du grand llano
tatou
dont on fait les charangos
 
et vous ?
crevez-vous
d’un cancer
ou bien
d’indifférence
 
et vous ?
sautez-vous
dans le vide
de cette espèce
d’espace*
 
 
et vous ?
pouvez-vous
décliner
vos noms
prénoms
sans rire
 
et toi ?
hypocrite lecteur
mon semblable
ma sœur


 
 
italiques : Michaux, Tardieu, Perec, Baudelaire
 
 

AU CŒUR DU POÈME

 

Un bon cœur bat de la naissance à la mort un cœur qui a des points
est un cœur malade
Pierre Albert-Birot
 
Quand on est au cœur du poème sans rien de métaphysique
d’idéalisme de romantisme de grandiloquent
nous voguons d’isthmes en isthmes
nous agissons par le rythme les images
le sens ouvert à l’inconnu
et le reste du monde n’existe plus

Il suffit cependant que passe à nos côtés  un être cher et de chair
pour que l’on arrête la navette le tissage inattendu
pour lui baiser la joue lui étreindre la main
prendre le pouls de ses paroles
et raviver nos communes questions

Et le cœur du poème on verra bien plus tard s’il continue de battre
de nous émouvoir ou de nous enchanter



SE DÉTACHER DE SES FEUILLETS D’ÉCRITURE

  
Je vois à l’instant une feuille puis l’autre, jaune comme or,
se détacher du magnifique abricotier,
dont nous savourâmes les magnifiques culs d’anges cet été,
et qui laissera dans quelques jours ses branches nues.
Jusqu’au printemps futur.
 
 
05/12/2019
16 h 09
COMPLÉMENT AUX FEUILLES D'ABRICOTIER
 

TU AURAIS DÛ ÊTRE POÈTE FLAUBERT
 
 
Dans notre jardin de Provence, nous avons eu des abricots, à foison,  cette année,
contrairement à  monsieur Flaubert, de Rouen il est vrai, qui à l’article
ABRICOT écrit :
Nous n’en aurons pas encore cette année.
 
Ainsi l’oncle Gustave faute de savourer ces culs d’ange orangés,
poussait, autant qu’il le pouvait, sa voix dans son gueuloir littéraire
ou dans ses lettres débridées à Louise Colet à George Sand
mais aussi
aux forçats aux catins et aux chiens
 
Tu aurais dû être poète Flaubert
Tu aurais eu moins le souci
de tes phrases
de la force interne de ton style
et de la gloire, du brillant, de l’illustre,
qui est, nous dit le dictionnaire,
dans ton nom.
 
C’est vrai que des poèmes
on ne fait qu’une bouchée
mordant ici et franchement
comme le savait Ponge
en pleine réalité
accueillante et fraîche.
 
Martigues 13 juin 2012

POÈMES RESTÉS AU SECRET

 

Sans doute la persévérance d’une voix est-elle l’unique vraie justification de la poésie.
[…]
Tout ce que la poésie peut faire, et seulement quand les étoiles sont bienveillantes,
c’est prêter des mots à nos questions, se faire l’écho de nos souffrances,
nous aider à nous souvenir des morts, mettre un nom sur les œuvres du mal,
nous apprendre à réfléchir aux actes de vengeance et de châtiment,
et aussi de bonté, même quand la beauté n’est plus là.
 
Alberto Manguel
 
 
les poèmes glissent dans le gouffre des nuits
les poèmes butent contre les portes des rêves inachevés
les poètes meurent dans un dernier mot resté au secret
 
les poèmes affrontent les fleuves intranquilles
les poèmes surgissent des voix chères qui se sont tues*
les poètes se tuent à dire l’indicible
 
*Verlaine
 
les poèmes travaillent le corps perdu des métaphores
les poèmes césurent riment et apocopent
les poètes balbutient un dernier vers d’azur