LETTRES ORNÉES DE QUATRE BRINS DE LILAS

 
Lettres brèves
Sous forme de souvenirs  
Ornés de quatre brins de lilas
 
Lettre à l’enfant
Qui disputait trois grains de riz
Aux vautours des ordures
Sur les hauteurs et puanteurs
de Caracas
 
Lettre à l’ivrogne
Qui titubait sur la place Mouffetard
Dans le reflux post-soixante-huitard
La bouche pleine de poèmes
Sans lecteurs et sans but
 
Lettre à l’actrice
Que j’accompagnais à la guitare
Chantant sur scène
Les intermèdes que j’avais mis en musique
de Grand peur et misère du III° Reich
 
La dernière missive
Est pour les inconnu.e.s
Qui perpétuent le monologue pluriel :
nous sommes entretissés…

	

LA POÉSIE À L’ÂME PALIMPSESTE

 

Je ne crois pas que la Poésie, notre objet essentiel,
fasse connaissance du bâillon.
Sa langue, par essence, échappe aux contraintes passagères...
Une dimension inconnue du verbe
lui permet de circuler sans passeport
à travers les miroirs du monde visible.
 
Jean Ballard
 
 
 
 
La poésie du cirque
et du cercle de craie
de la forêt de conifère
d’hyacinthe et d’or
du magma du chaos
des cahots de l’histoire
avec sa grande hache
 
La poésie sans histoires
sans culotte sans littérature
sans moi sans auteur
la poésie de Babel sans blabla
sans coulpe sans repentirs
 
 
La poésie affirmative
qui coupe le souffle
qui endort les maux
qui adonne sans compter
qui accompagne ma morte
qui bat encore un peu
de voix en voix
de toi en moi de vous en ailes
qui ont parcouru ce flot ininterrompu
d’étincelles et d’escarbilles
polyphonie et babil de la très longue enfance
des poètes aux cheveux blancs
à l’âme palimpseste
qui te salue ma mère
qui t’embrasse ma sœur
ô vous frères humains
 
 
citations incitations Brecht, Baudelaire, Perec, Albert Cohen...

RÉEL IMAGINAIRE SYMBOLIQUE pendant l’heure zéro

Pour ce qui est de la réalité – du Réel – c’est,

en cette nuit particulière où l’heure de 2 à 3 compte pour du beurre

en raison du passage à « l’heure d’hiver »,

c’est mon écriture au stylo fin bleu,

sur un rectangle de page immaculée (10,5×15,5 cm),

au lit.

Pour ce qui est de l’Imaginaire,

il varie selon mon régime d’écriture,

lent, rapide, mon désir ou non de fantasmer,

de laisser cours au passage des fantômes du passé

ou aux plagiats anticipés.

Et enfin, pour ce qui est du Symbolique,

ma place au monde est « selon »,

jamais tout à fait la même,

toujours possiblement une autre,

puisque j’aime par-dessus tout la Liberté,

dans le cadre de l’Égalité, la justice toujours à parfaire,

et « ô frères et sœurs humaines », la fraternelle Fraternité.

manuscrit « tel quel »

CIEL BLEU ET BRISE DÉLICIEUSE

 
Je ne suis pas fatigué de poser chaque jour ces écrits incertains,
mais quand même.


Je ne suis pas si recru de paroles gelées pour ne plus croire aux bienfaits
des mots tissés sur mon petit métier*,
mais quand même.

Je ne suis pas si naïf pour ne pas savoir que mon jeu de marelle ne ravit
que les enfants et les raffinés**,
mais quand même.

Je ne suis pas si égaré pour confondre la poésie du quotidien avec
le tour d'un jour en quatre-vingts mondes, mais Julio Cortázar, si.

Et si je suis encore fringant pour écrire des poèmes sur feuillet noir et blanc
- sans noircir le tableau –
Je sais bien qu'il faut être fou pour croire encore aux images des poètes,
mais quand même.

J'ouvre la fenêtre, il fait nuit, il fait froid et humide, mais j'écris les yeux fermés :
Ciel bleu et brise délicieuse.

 
**Max Jacob




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