J’AI OUBLIÉ

L’oubli c’est un souvenir en creux.

Gérard Genette





J’ai oublié Dario Moreno et Luis Mariano

J’ai oublié Radio Paris ment Radio Paris est allemand

J’ai oublié la Chartreuse de Parme et la liqueur de Génépi

J’ai oublié les autobus à plate-forme arrière

Les exercices de style et les tractions avant

J’ai oublié le roi de la pampa retournant la chemise

Des  cent mille milliards de poèmes

J’ai oublié la vuelta del día en ochenta mundos*

J’ai oublié le petit pas sur la lune et le grand pas pour l’Humanité

J’ai oublié Tu parles Grand Charles et la chienlit de mes 68

J’ai oublié Georges Perec

Je n’ai pas oublié l’instant fatal qui emporta ma douce amie





*Le tour du jour en 80 mondes (Julio Cortázar)

diction

SORTIR DE LA DURÉE

SORTIR DE LA DURÉE

Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m’être entretenu tant d’heures oisives, à pensées si utiles et agréables ?

Ai-je perdu mon temps de m’être rendu compte de moi si continuellement, si curieusement ?

Car  ceux qui se repassent par fantaisie seulement et par langue quelque heure, ne s’examinent pas si primement, (« finement ») ni ne se pénètrent, comme celui qui fait son étude, son ouvrage et son métier, qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force.

                                                                             Michel de Montaigne





La pirogue issue d’un seul tronc d’arbre, les deux piroguiers, indios panares, venus chercher leurs visiteurs aux barbes étranges, étrangers, pour leur faire traverser, réellement et symboliquement, el río Cuchivero, affluent de l’Orénoque. Ce passage remémoré un demi-siècle après, entre deux temps distincts, celui du calendrier, des montres et des pages d’écriture, et le temps-autre des paroles, contant au rythme des hamacs, les mythes circulaires et collectifs, qui nous plongeaient dans ce passé d’où remonte le futur. En écoutant ce soir Palestrina, je rature inconsciemment le palimpseste de mes mémoires enfuies, tentant vainement de sortir de la durée : ces moments d’éclaircies où la mort est absente.

JJ Dorio UN DICTIONNAIRE À PART MOI (texte en cours)



ÉPOUSAILLES

L’HOMME AUX YEUX DE LUNE épousa la femme aux joues d’écorces vives manteau de mots cortex d’anguille la femme aux yeux de source épousa l’homme à la barbe de buse qui chantait des péans que plus personne n’était en mesure d’entendre à l’exception de la femme au front ivre de sens qui forgeait des masques de neige et d’or haletant l’homme l’on s’en doutait était aussi cette femme Phébus qui brûle ses vaisseaux au grand bal de la Rhétorique lumen épouse Oculus brillant de l’œil lueur du regard force et faiblesse de la poésie dont le chatoiement dépend de la traversée circulaire incessante des signes  il ne faut pas que le poème soit couvert d’yeux au risque de mutiler le corps entier qui boit avidement l’aurore des paroles