LA POÉSIE N’A PAS DE PRIX





En ce monde étiré, parcouru en tous sens, volubile et affairiste,

la poésie survit, langue de sable, déploration surannée, etc.

Gaston Puel





I

La poésie n’a pas de prix

Elle se donne pour rien

hors des marchands

des cuistres et des théoriciens

qui se font mousser

avec les mots des insurgés

II

La poésie n’a pas de prix

C’est un peu d’air qui est passé

sur cette colline sur cette rue

ce ru de figures invisibles

qui bouillonnent

moitié  pierre moitié écume

III

La poésie n’a pas de prix

Trésor caché des nuits

Elle lève ses barricades mystérieuses

au carrefour des rêves

et des réalités

IV

La poésie n’a pas de prix

inadaptée à ses marchés

où ceux qui inscrivent « poète »

sur leur carte d’identité plastifiée

troquent l’or du temps

pour leur petite monnaie de signes

V

Innocente dérangeante pauvre et sans prix

Poésie n’est pas un nom facile à porter

Elle est pourtant – toujours – l’humaine mesure

Un cami compartit Un chemin partagé

Qui relie maille après maille ses lecteurs dispersés

Joie et douleur mêlées dans un simple poème

Qui ne fait que passer

UNE HEURE UNE NUIT UNE PAGE BLANCHE

 
écriture blanche
passante des nuits
où l’on demeure éveillé
tel un feu follet
 
 
il est 1:48
 
c’est le commencement
le premier coup de dés
les chiffres du hasard
d’un homme approximatif
 
il est 1:56
 
en attendant la suite
qui ne vient pas
tes oreilles participent
au grand bal des acouphènes
 
 
il est 2:02
 
tu songes à Moby Dick
à l’obstination de la mort vieux capitaine
poursuivant la baleine blanche
 
là-bas laine blanche
flocons de neige et ceux d’argent
et que n’ai-je
en cet instant
le duende des gitans
et le murmure des maîtres
disant leurs vers anciens
 
il est 2:07
 
mais peut-être
faut-il oublier leurs chimères
soleils noirs et obscures clartés
 
la tache aveugle
la vache aveugle
des nuits obscures
vaca ciega
en la noche oscura
 
 
il est 2:17
 
dizesept
police secours
crient les provençaux
au loto des familles recomposées 
 
il est 2:20
 
tu t’accroches aux mots
tu erres sur l’aire
des vents contraires
jetant les grains
du clinamen
 
il est 2:22
 
les trois deux
apparaissent en rouge
sur le petit réveil
posé sur tes livres de chevet
 
 
il est 2:24
 
tu changes de page
tu entres par la porte sud
de l’oppidum sans nom
 
il est 2:25
 
tu aimes les fleurs d’encre
les encres blanches des amandiers
les amours jaunes du mimosa
que tu as planté à la naissance
de ton petit-fils
un vingt-huit février
 
il est 2:34
 
homme patient
homme industrieux
homme égaré
homme tranquille
prosant ses vers
de fourmi
 
il est 2:36
 
tu te frottes à la langue d’oc
des troubadours
l’éclair du trobar clar
l’obscurité du trobar clus
 
2.38
 
tu revois le clos entouré de cactus candélabres
dans les hautes terres de Goajira
sous la clarté de la voie lactée
où marchent interminablement les indiens morts
 
il est 2:39
 
le feu sous les cendres
le peu de miel
que l’on prélève
sur l’arbre à maux
 
il est 2:44
 
encore quatre minutes
monsieur le bourreau
bour et bour
et rataplan
à rebours
du temps compté
de nos nuits blanches
 
il est 2:46
 
l’espèce de poème
rend grâce
et se brûle
sous le réverbère
des éphémères
 
il est 2:48
 
une heure est passée
dans l’immédiat du gazouillis
d’une main sur une feuille blanche
quelque part dans l’inachevé
 
 
 
 
références 1:48 L’homme approximatif Tristan Tzara
2.02 Moby Dick  Herman Melville
Marie Guillaume Apollinaire
 2:24 Sur l’oppidum sans nom Jean Jacques Dorio
2:38 Le chemin des indiens morts Michel Perrin
2.48 Rilke
il est 3:48 une heure de plus a passé
recopiant sur le clavier en le modifiant quelque peu
le manuscrit du premier jet


 
 
 
 

JE ME SOUVIENS DE MON ÉCOLE





Je me souviens des dictées et des coups de règle

sur la tête ou les doigts

Je me souviens de Chalureau

qui se mordait la paume des mains

pour ne pas prendre le fou rire

Je me souviens de la règle de trois

Je me souviens du dessous obscur de l’escalier :

il servait de réserve de bois pour l’instituteur

et de cachot pour écolier récalcitrant

Je me souviens du jeu de barre dans la cour

où nous criions comme des perdus

Je me souviens des tabliers noirs

Je me souviens des pupitres

avec leur trou pour l’encrier

Je me souviens des plumes gauloises

et de la sergent major

Je me souviens de madame Sert

et de messieurs Géraud et Dinat

Je me souviens que l’on soulevait le béret à leur passage

Je me souviens de mes copains Riri et Jojo

Je me souviens de Bernadette et de Marité

Je me souviens des leçons de choses

sur l’escargot ou l’araignée

Je me souviens du poêle et de la bûche

que l’on apportait les matins d’hiver

J’entends encore la voix du maître qui nous intimidait :

Et je ne veux pas entendre une mouche voler ! 

Je me souviens des fables de La Fontaine

et du poème quotidien

que l’on récitait debout en nous balançant

Je me souviens de mon école

JOURNAL DE MER

 

UNE CABANE DE MOTS
 
Non vraiment non
Mon petit poème
Ne sauvera personne
D’une mort annoncée
 
C’est juste une cabane de mots
qui pousse de guingois
pour un dernier hommage
à la Terre-Mère
 
Et aux humains discrets
Qui ont nourri leur vie
De vent d’océans
Et de l’humus dont ils étaient faits
 
*
UN GRAND PRIVILÈGE
 
à Jean-Marie Corbusier
 
C’est un grand privilège
Assis dans la douceur
Des vagues incessantes
De leurs rumeurs de leurs nuances
 
Je  lis et les oublie
J’écris sur un exemplaire
du Journal des Poètes
Dans l’odeur âcre des posidonies
 
C’est un grand privilège
Mais qui le sait ?
 
 
photo sur le motif
plage de Fos sur Mer
avec le dernier exemplaire du
Journal des Poètes
88° année

AUTOPORTRAIT DU 24 SEPTEMBRE 2019

 
Exercice d’écriture (suggéré par Michel Butor).
Il s’agit de dresser son autoportrait d’un jour, dont on indique la date,
en répondant aux questions suivantes :
Qui es-tu ? D’où viens-tu? Où es-tu? Où vas-tu? Que fais-tu?
Lectrice, lecteur, tu peux toujours essayer.
 
Qui es-tu JJ Dorio ?
Je suis les mouvements des vagues du premier jour de l’automne.
Je suis le chansonnier anonyme
qui fait fredains d’un grand-père enfant.
Je suis le livre lyrique de l’ode d’un désespéré.
 
D’où viens-tu JJ Dorio ?
Je viens de la porte du Sud au nord des Pyrénées.
Je viens des berges de la rivière Arize qui creusa le Mas d’Azil.
Je viens de la plaine de boulbène et des collines du terre-fort.
 
Où es-tu JJ Dorio ?
Je suis dans le lit de ma belle morte d’un cancer mal placé.
Je suis dans le lit de celle qui a tissé mes jours heureux.
Je suis dans le lit de l’absente
le sommeil aux yeux noirs s’est posé sur ses yeux.
 
Où vas-tu JJ Dorio ?
Je vais chez les aèdes qui prient les dieux
pour mettre fin à leurs soucis.
Je vais chez les magiciennes comme l’agneau de lait
au sein de la brebis.
Je vais à Poitiers où Guillaume troubadour chante
la dolçor del temps novel.
 
Que fais-tu JJ Dorio ?
Je fais un dernier vers qui sera peut-être le premier
de mon prochain autoportrait.
Je suis l’instant du blues perdu dans le chant
du dernier loriot de Manhattan.